Texte tiré du livre
L’éveil d’Odin
Une conscience universelle

(disponible sur amazon)

 

Procès d’Antiel

 

Les journaux en parlaient maintenant tous les jours. Le procès d’Antiel faisait débat et plus la date de sa tenue approchait, plus on se posait des questions. Les journalistes cherchaient désespérément de la matière, mais ils restaient sur leur faim. Les juges ne disaient rien, l’avocat d’Antiel n’ouvrait à personne la porte de son bureau et les journalistes en arrivaient à se demander s’il y avait vraiment quelque chose à dire sur ce procès. Pourtant tout le monde en parlait parce qu’il s’agissait d’Odin et donc de la vie de tous les jours. Odin avait été mis en danger et cela faisait peur : personne ne pouvait imaginer la vie sans Odin. On avait toujours cru Odin indestructible, il était une extension de l’intelligence, la vie sans lui n’était pas possible. Alors la seule possibilité qu’il puisse disparaître était perçue comme la fin du monde, le retour à une époque médiévale impensable. Les experts avançaient que tout serait à réinventer, que cela prendrait des années, on disait même qu’on ne pouvait pas être sûr d’arriver au même niveau de développement, que le hasard avait bien fait les choses et que l’évolution contingente ferait certainement déboucher sur un Odin différent et donc une autre société. Alors bien sûr l’actualité ne portait plus que sur les problèmes qui pouvaient le mettre en danger.

On ne savait pas trop au sujet d’Antiel, soit il avait été le pirate du siècle qui avait réussi à faire trembler la planète, soit il avait été simplement un acteur involontaire, mais alors qui était le responsable de tout ce remue-ménage ? De son côté, Antiel était de plus en plus convaincu que l’accusation qui lui était portée était sans fondement et ne résisterait pas à l’analyse. Il était déterminé à demander d’importants dommages et intérêts pour le préjudice subi. Il n’avait pas de droit de parler aux journalistes malgré la demande pressante, c’était la condition de sa libération anticipée, alors ceux-ci élaboraient les scénarios les plus fantaisistes. On parlait d’une attaque des barbares qui avaient réussi, grâce à Antiel, à trouver la faille qui mettait le système à leur disposition et leur permettait toutes sortes d’agressions. Certains conseillaient même de déconnecter les o_bops de peur de recevoir des directives qui ne convenaient pas, en particulier pour les enfants. On prenait ainsi conscience du pouvoir d’Odin, le pouvoir de façonner les sentiments, le caractère sans qu’on s’en aperçoive vraiment. Il y avait une morale d’Odin, imposée progressivement par les moteurs d’intelligence sociaux, et chacun comprenait à appliquer sans le savoir. On comprenait que si les barbares arrivaient à entrer dans ce processus, ils pouvaient petit à petit modifier cette morale et asservir la société civilisée à leurs besoins propres. Les journalistes en rajoutaient sans complexe, trouvant le sujet fertile et prometteur en lecteurs potentiels. Cependant personne n’arrêtait son o_bop, d’ailleurs ce n’était pas possible, sauf à bricoler à l’intérieur comme l’avait fait Louella.

Antiel était souvent représenté dans les journaux comme le mouton noir, le traître dangereux qu’Odin avait réussi à démasquer et qu’il fallait punir. Cela désolait Louella et l’inquiétait. Elle ne pouvait pas imaginer Antiel condamné. Alors elle se décida à lui donner l’o_bop de la marmotte pour examen. Avec la libération d’Antiel, elle avait renoncé à analyser le contenu de cette o_bop, le travail lui paraissait encore beaucoup trop complexe malgré les cours qu’elle avait pu suivre. Elle aurait aimé lui confier le secret de cet o_bop dès sa sortie de prison, mais elle avait peur que cela ne lui plaise pas. Elle savait qu’il faudrait lui raconter sa visite au lac des Mille Couleurs, expliquer pourquoi elle était allée retrouver son ancien amant et risquer ainsi des crises de jalousie. Antiel détestait qu’on parle de ce Mélezen qui avait si bien connu Louella avant lui. De plus il le connaissait comme quelqu’un de bizarre, un pirate potentiel un peu inquiétant, un extravagant qui avait des activités mystérieuses dont personne ne savait rien.

Maintenant elle avait trop attendu, la date du procès approchait et rien n’était résolu. Les faits l’accusaient toujours et son avocat était pessimiste sur les chances de succès. Elle profita d’un petit-déjeuner, ce moment privilégié qu’ils essayaient toujours de passer ensemble.

   Antiel, j’ai quelque chose que tu devrais analyser. C’est une o_bop que j’ai trouvé dans un trou de marmotte.

Antiel la regarda avec un air complètement ahuri.

   Un trou de marmotte ? Qu’est-ce que racontes-tu donc là ?

   J’avais trop peur qu’ils ne te relâchent jamais, il fallait faire quelque chose. Alors je suis allé visiter Mélezen.

   Tu es allé visiter Mélezen ! Mais comment l’as-tu donc retrouvé ?

   Quand on vivait ensemble, il avait une o_bop spécial pour que je puisse le joindre à tout moment. C’était il y a longtemps, mais cette o_bop fonctionne encore et j’ai pu l’appeler.

Antiel la regarda avec un air méchant. Il n’aimait pas, mais pas du tout qu’on lui rappelle cette époque où Louella appartenait à Mélezen. Elle était à lui maintenant, elle aurait dû être toujours à lui.

   Et cette o_bop de la marmotte ?

   Je suis allée visiter Mélezen dans sa montagne, mais des hommes en noir sont venus l’emmener et ont tout brûlé. J’ai trouvé cette o_bop dans un trou de marmotte après leur départ.

C’était une nouvelle incroyable et Antiel resta songeur. Ainsi elle avait réussi à retrouver Mélezen, mais sa visite avait provoqué l’attaque et l’enlèvement. Ensuite elle avait trouvé cette o_bop dans un trou de marmotte. Mélezen devait sans doute pressentir un danger et il avait caché son o_bop. Mais dans quel but ? Il fallait faire parler cette o_bop, elle seule pourrait expliquer.

   Tu ne l’as pas mise en marche ? demanda-t-il inquiet.

   Non. Je sais maintenant qu’Odin peut localiser une o_bop à quelques mètres près si on l’allume. D’ailleurs c’est un modèle bizarre et je ne sais pas comment ça marche.

La solution du mystère qui l’avait envoyé en prison était peut-être dans cette o_bop. Il fallait l’analyser dans le plus grand secret. Il décida de l’apporter dans les locaux de sa société et de mettre tout le monde dessus avec une priorité maximale. Il ne s’agissait pas, bien sûr de simplement l’allumer et de la faire ainsi reconnaître par Odin. Tout devait rester confidentiel. Tout d’un coup il prit conscience qu’il avait peur d’Odin. C’était stupide, lui qui était tellement habitué à travailler dans ses organes les plus secrets. Pourtant quand son regard se posa sur l’o_bop de Louella qui était posée sur la table, il frissonna. L’o_bop écoutait tout ce qui se disait et pouvait même orienter la caméra intégrée au boîtier pour mieux voir. Sûrement elle avait repéré cette o_bop de la marmotte que lui tendait Louella.

Sans dire un mot supplémentaire, il prit l’o_bop de la marmotte des mains de Louella et descendit s’enfermer dans la cave, après avoir soigneusement posé son o_bop personnelle sur son bureau. Quand il remonta, il tenait l’o_bop dans sa main et ne prit aucune précaution pour la cacher à la caméra de son o_bop personnelle, ni de celle de Louella. Il fourra les deux o_bops dans sa serviette et sortit de la maison. Dans sa poche, il avait les mémoires de l’o_bop de la marmotte qu’il avait extraites à la cave.

Louella le regarda partir, soucieuse. Elle l’avait assisté à son manège et n’avait posé aucune question. « J’aurais dû raconter comment Odin s’était intéressé à moi quand j’étais si seule. » se dit-elle, « Il m’a semblé qu’il m’aimait et me voulait du bien. »

Dans la nuit qui suivit, les bureaux de la société Antiel furent cambriolés. Tout avait été dévasté, les dossiers renversés, les machines déplacées, mais rien n’avait disparu sauf l’o_bop de la marmotte. A grande surprise des ses collaborateurs, Antiel décida de ne pas avertir la police. Il profita du désordre pour réorganiser la salle de réunion, supprimant tous les appareils servant à communiquer, comme les appareils de téléconférence, les tableaux interactifs et il interdit à quiconque d’entrer dans cette salle avec une o_bop. La salle fut même tapissée avec un grillage d’acier sensé la protéger contre la fuite des ondes émises par les différents appareils pour communiquer entre eux, des ondes qui pouvaient être espionnées. Ainsi aucune information ne pouvait entrer ni sortir par les moyens modernes utilisés par Odin. Ce fut dans cette salle qu’il organisa avec ses collaborateurs le décryptage du contenu des mémoires de l’o_bop de la marmotte qu’il avait sauvegardées.

Le décryptage de ces mémoires fut très difficile. Tous les experts de la société Antiel travaillaient dessus à plein temps, jour et nuit, au point que les clients habituels commencèrent à s’inquiéter, ne recevant plus de mises à jour de leurs logiciels de protection contre les virus. Mais ce que recelaient les mémoires de l’o_bop de la marmotte était trop mystérieux et inquiétant pour s’intéresser aux problèmes courants des clients, même si le business pouvait en pâtir. Il y avait dans ces mémoires des virus amis étranges dont personne n’arrivait à comprendre le but. Bien sûr il était tentant d’essayer ces virus amis sur le réseau d’Odin, mais c’était impensable avec le procès qui se préparait justement sur ce sujet, Antiel et sa société étant officiellement accusés d’avoir diffusé un virus dangereux. Il y avait aussi quelques résultats, mais ces résultats étaient incompréhensibles. Personne ne voyait où Mélezen avait voulu en venir dans cette analyse.

Ce fut Louella qui involontairement suggéra à Antiel une piste. C’était encore au moment du petit-déjeuner, leur point de rencontre habituel qu’ils essayaient de protéger à tout prix. Louella savait qu’elle devait parler à Antiel de ce relationnel particulier qui se développait entre elle et Odin. Elle laissa tomber dans la conversation, entre deux croissants, cette petite phrase, comme un pavé dans la mare :

   J’ai l’impression qu’Odin m’aime.

   Qu’est-ce que tu racontes ? s’exclama Antiel stupéfait.

   Il m’envoie des messages privés, il pense à moi et m’embrasse. C’est lui qui m’a trouvé un jour au bord de l’étang dans le parc pour me demander pourquoi je pleurais. C’est lui qui t’a fait libérer après que je lui ai dit que je ne pouvais pas vivre sans toi. Et maintenant il me parle, mais pas comme avant, pas pour me signaler une solde dans une boutique ou le voisinage d’une amie, non, il parle pour me parler, comme un amoureux.

   Mais tu es folle ! Ce n’est pas possible ! Tu dois l’intéresser parce que tu es une bonne cliente, il connaît tes habitudes et cherche à t’aider dans la vie courante.

   Justement il s’intéresse à ce qui n’est pas la vie courante, il me parle sans raison, simplement pour me parler. Il me dit que je ne dois pas me faire d’inquiétude pour le procès, que tout se passera bien.

   Bon, d’accord, Odin connaît tes soucis. Pourtant il a certainement une raison pour te parler. Que te dit-il ?

Louella hésita un peu. C’était un peu confesser un amour caché.

   Il me dit que je suis jolie…

Antiel commença par éclater de rire. Qu’une machine puisse dire à sa femme qu’elle était jolie lui paraissait le comble de l’absurde !

   Il a raison, tu es adorable ! Si je comprends bien, il a trouvé les mots qu’il fallait pour te séduire.

La conversation s’arrêta là. Un appel téléphonique d’un de ses collaborateurs l’incita à partir en urgence.

   Ils ont trouvé quelque chose cette nuit. Il faut que j’y aille. On reparlera de ta relation avec Odin demain.

Il l’embrassa comme il savait qu’elle aimait, un long baiser sur la bouche, son corps collé au sien pour qu’elle sente son désir sur son ventre. « Odin a beau faire des parlotes, c’est quand même à moi que tu appartiens. » murmura-t-il dans son oreille.

Dans la salle réservée à l’analyse des mémoires de l’o_bop de la marmotte, une grande effervescence régnait. Quand Antiel arriva, il se fit un grand silence, puis le responsable de l’équipe chargée de l’analyse fit son rapport.

   On a détecté quelque chose d’étrange. C’est une sorte de test de Turing, un détecteur de conscience comme l’appelle Mélezen dans la documentation qu’il a fournie. Ce test analyse les réponses faites par Odin à un certain nombre de questions en essayant de trouver la logique qui a conduit à cette réponse. C’est pour cela que Mélezen a développé ces virus amis, pour obtenir le cheminement algorithmique que suit Odin pour élaborer la réponse. Son idée était sans doute de les diffuser en masse et ensuite de poser les questions via l’o_bop.  Nous pensons qu’il cherche ainsi à déterminer si Odin est gouverné par des règles et est donc prévisible. Dans le cas où le détecteur n’arriverait pas à prouver cette prévisibilité, Mélezen imagine l’émergence d’une conscience. Tout ceci nous semble un peu absurde. On sait comment Odin fonctionne. Bien sûr il manipule des montagnes de données, il dispose maintenant des moteurs d’intelligence, capable de réaliser une part importante de notre travail, et nous aide ainsi à consacrer notre intelligence et notre énergie à des tâches autrement plus valorisantes. Mais enfin, il ne peut pas avoir une âme !

   Je comprends. Il faut réfléchir. C’est peut-être absurde, mais si Mélezen a développé ce type de virus amis, c’est qu’il a une bonne raison de le faire. Cela rejoint un peu ce qui nous est arrivé quand nous avons eu cette alerte qui a tout déclenché. Nous avions détecté quelque chose d’anormal. Nous pensions à une nouvelle forme d’attaque, peut-être une attaque par les barbares, mais nos recherches dans ce sens n’ont rien donné. J’avais des doutes, Odin pouvait avoir acquis un certain degré de liberté qui le mettait hors de notre contrôle, il pouvait donc avoir des actions irrationnelles. Déjà j’imaginais les conséquences incalculables que cela pourrait avoir sur la société odinesque. Il faut continuer les recherches, il faut essayer de comprendre. Mais surtout ne mettez pas ces virus amis en exécution sur Odin. Cette fois, cela en serait fini de nous.

 

Il fallait réfléchir. Antiel se rappelait cette phrase de Louella : « Il me parle comme un amoureux. » Il connaissait bien Louella, elle était une femme fine et intelligente, elle n’aurait jamais dit cela si elle n’avait pas senti quelque chose d’anormal dans le comportement d’Odin. Pourtant cette histoire de conscience ne tenait pas debout. Il était sûr que ses collaborateurs ne trouveraient rien de précis, à part cette hypothèse un peu farfelue. Quelque chose n’allait pas. Il sortit dans le parc pour faire un tour et détendre son esprit. La nature fêtait l’arrivée du printemps, des bosquets de fleurs magnifiques égayaient le jardin et il pensait qu’il lui faudrait féliciter les jardiniers. Cette histoire de conscience, il ne comprenait pas. Odin ne pouvait quand même pas être comparé à un homme. On s’en serait aperçu depuis longtemps si cela était et il n’y a avait pas besoin de machine de Turing pour le vérifier. C’était sûrement autre chose.

Devant lui, une fourmilière s’activait. La reine des fourmis s’était installée dans un tronc d’arbre mort et ses ouvrières avaient petit à petit colonisé l’ensemble de la souche. Des chemins de fourmis s’échappaient en différentes directions, chaque fourmi semblant avoir une bonne idée de là où il fallait aller. Pourtant la reine n’avait aucun rôle dans l’organisation de la fourmilière, il n’y avait pas de chef, ni de direction collégiale, ce n’était même pas une démocratie : tout se faisait par consensus. Antiel avait oublié sa préoccupation, tout son esprit était fixé sur l’activité de la fourmilière et c’est alors qu’il comprit. On ne pouvait pas rechercher des traces de conscience dans Odin, cela ne voulait rien dire. Il fallait essayer de détecter l’émergence d’une supra-conscience, une conscience qui soit constituée par l’ensemble des consciences des hommes connectés sur Odin. C’était comme la fourmilière, une simple fourmi est incapable de déterminer s’il y a un mouvement d’ensemble, s’il existe une organisation qui permet l’évolution de la fourmilière et sa progression. Un homme pouvait reconnaître une conscience semblable à la sienne grâce à des tests spécifiques, mais il lui était impossible de comprendre une supra-conscience à laquelle il appartiendrait, dont il serait un élément.

Cette idée le rendit presque fou, il ne tenait plus en place.

   Je comprends maintenant, s’écria-t-il, pourquoi Mélezen a imaginé de diffuser des milliers de virus amis. Il voulait essayer de détecter cette supra-conscience par les interactions qu’elle susciterait entre tous ces virus dont chacun essayerait de simuler à une conscience.

Il courrait partout. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Il se précipita dans la salle de l’o_bop de la marmotte pour annoncer cela à ses collaborateurs, mais il s’arrêta brusquement à l’entrée.

   Non ! Je ne peux pas annoncer une telle chose. Ce n’est même pas descriptible. On ne peut pas concevoir une conscience dans laquelle on est déjà. C’est hors de portée de notre compréhension. Ils ne trouveront rien de plus, mais si je leur dis ce que je subodore, ils me prendront définitivement pour un fou. Je vais faire arrêter les recherches, ce n’est pas la peine de dépenser plus de temps là-dessus. On va d’abord régler ce procès ridicule. Ensuite il faut que je retrouve Mélezen. C’est la seule solution. A tous les deux, nous y arriverons peut-être.

 

Le procès était bien sûr géré par un moteur d’intelligence. Il y en avait d’ailleurs, deux : un pour aider le procureur dans l’établissement de l’accusation et un autre pour la défense. Ces moteurs se chargeaient de rassembler tous les éléments et proposaient des textes pour l’accusation et la défense. Depuis que la recherche des éléments, toujours fastidieuse et sujette à de nombreuses erreurs, était prise en charge par les moteurs d’intelligence, les procédures de justice avaient été prodigieusement accélérées. On ne connaissait plus l’embouteillage des dossiers, d’ailleurs il n’y avait plus de dossiers physiques, tout étant contenu dans les mémoires des moteurs d’intelligence. L’enquête se déroulait en fait à l’intérieur même d’Odin, les moteurs communiquant entre eux et demandant des enquêtes externes lorsque cela s’avérait nécessaire.

Dans le cas d’Antiel, il n’y avait pas eu besoin d’enquêtes externes, les faits concernaient Odin lui-même puisqu’il s’agissait d’un virus supposé pirate qui aurait infecté certains moteurs d’intelligence. L’enquête menée par le moteur du procureur consistait à montrer qu’Antiel avait essayé d’introduire un virus qui ouvrait une porte à des pirates. Par l’introduction de ce virus, il était accusé de collusion avec une organisation barbare dont l’objectif était de s’approprier Odin afin de dominer le monde dit civilisé. Cette organisation était bien connue et elle inspirait une certaine terreur. Elle faisait partie d’une mouvance hostile à l’homo sapiens odinus. Ayant pratiqué sans succès pendant longtemps le terrorisme aveugle, cette organisation avait compris qu’avec l’avènement de l’homo sapiens odinus des possibilités nouvelles apparaissaient. En s’appropriant Odin, ces barbares pensaient pouvoir établir leur suprématie sur le monde. Ils se voyaient sans doute asservissant l’homo sapiens odinus, imposant leur loi et leurs coutumes dans les moteurs d’intelligence. Un nouvel ordre verrait alors le jour, un empire qui dominerait la civilisation. Ce qu’ils n’avaient pas compris, disait-on pour se rassurer, c’est qu’Odin n’était pas concevable hors de la démocratie. Il ne pouvait pas fonctionner sous un régime dictatorial.

L’accusation était grave et Antiel savait qu’il allait falloir se défendre point par point. Avec son avocat et l’aide d’un moteur d’intelligence spécialisé dans ce type d’affaire, il avait monté tout un dossier avec l’objectif de démontrer sa bonne foi. Mais c’était insuffisant. Il n’avait même pas réussi à retrouver une trace du virus pour lequel il était accusé, il ne pouvait pas démontrer que ce virus n’avait pas pour objectif d’ouvrir une faille par laquelle les pirates pouvaient s’engouffrer, qu’il était simplement un virus ami chargé de découvrir les causes d’un incident détecté sur Odin par ses virus de surveillance. Pourtant il ne pouvait pas se laisser condamner, il y avait tant à faire maintenant que les mémoires de l’o_bop de la marmotte avaient révélé leur secret.

Au dernier moment, il comprit que le seul moyen était d’accuser Odin lui-même. Il fallait dévoiler les données recueillies sur l’o_bop de la marmotte et les utiliser pour semer le doute chez les juges. Il ferait ainsi comprendre que cette accusation était artificielle, montée de toutes pièces pour l’empêcher de travailler. Il organisa une conférence virtuelle avec son avocat et le moteur d’intelligence qui s’occupait de son cas. Il se passa alors un fait surprenant : après qu’il eut exposé sa nouvelle ligne de défense, le moteur d’intelligence, s’exprimant sur son o_bop, demanda s’il y avait des preuves. Antiel répondit en parlant des données trouvées sur l’o_bop de la marmotte et commença à expliquer les recherches entamées par Mélezen. A ce moment là, le moteur d’intelligence reprit la parole, le coupant violemment, et dit : « L’affaire est terminée. Je vous informe qu’un non-lieu vient d’être prononcé par le juge pour manque de preuves. Il n’y a pas lieu d’en débattre plus. »

L’avocat et Antiel se regardèrent, stupéfaits. Par acquis de conscience, l’avocat téléphona au juge et celui-ci lui confirma que le non-lieu venait d’être prononcé.

   Mais comment cela a-t-il été décidé ? demanda l’avocat. Il y a des nouveaux éléments ?

   Non, pas du tout. C’est simplement le moteur d’intelligence du procureur qui a recommandé le non-lieu. Nous avons accepté. Si Odin recommande le non-lieu, c’est que vraiment il n’a pas réussi à trouver des preuves valables !

   Ainsi, ils ont communiqué entre eux, murmura Antiel. C’est notre moteur d’intelligence qui a transmis à celui du procureur l’information que nous possédons les mémoires de l’o_bop de la marmotte et que nous avions commencé à les décrypter. Une information qui a conduit à recommander un non-lieu. Sans même donner de raisons ! C’est évident, Odin ne veut pas que le décryptage de l’o_bop de la marmotte parvienne sur la place publique. D’ailleurs je me demande si nous possédons encore ces mémoires…

L’appel de son o_bop personnelle l’interrompit. On lui annonçait un nouveau cambriolage des locaux de sa société et la disparition de toutes les mémoires qui auraient pu contenir de l’information sur le décryptage.

   Heureusement j’ai toujours une copie à la cave…

   Mais que se passe-t-il donc ? demanda l’avocat. Qui peut vouloir faire disparaître cette information ?

   Je ne sais pas. Je soupçonne certains moteurs d’intelligence de communiquer entre eux, d’établir des liaisons qui n’ont jamais été prévues par les concepteurs des moteurs. C’est encore rudimentaire, mais s’ils s’y mettent tous, cela peut faire émerger quelque chose de totalement nouveau.

L’avocat le regarda sans comprendre.

   Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une attaque des barbares qui ont réussi à infiltrer nos moteurs d’intelligence. Nous devrions avertir la police de cette disparition et lancer une enquête. La société est peut-être en danger.

   Bien sûr, on va avertir la police. Cela a déjà dû être fait par mes collaborateurs. Mais l’enquête ne débouchera pas, tout simplement parce qu’il n’y a pas de pirates !

 

 

 

Jean-Pierre Onimus

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