Texte tiré du livre
La confusion d’être
Une conscience universelle

(disponible sur amazon)

 

Le vieux mélèze

 

 

« Tout a commencé il y a quelques centaines d’années quand une petite graine de mélèze profita d’une rafale de vent particulièrement forte pour quitter la forêt. Elle aurait pu se contenter d’un petit coin tranquille au sein de la forêt, entre trois grands frères qui avait justement prévu un peu de place pour elle. Bien protégée, à l’abri du vent et des avalanches, elle aurait grandi doucement, profitant du rayon de soleil que ses grands frères pouvaient laisser passer de temps en temps à travers leurs branches. Au fil des ans, elle serait devenue un beau fût qui monte tout droit vers le ciel, juste l’idéal pour un bûcheron. Elle aurait peut-être terminé sa vie sous la forme d’une poutre, une belle poutre maîtresse chargée de maintenir le toit d’une maison. Elle aurait ainsi pu assister en toute indiscrétion à la vie familiale, manifester par quelques craquements sa compassion devant les drames des grandes personnes, savourer les premiers échanges amoureux des adolescents dans l’intimité du grenier, protéger la joie innocente des enfants un peu turbulents et même regarder avec mépris le petit sapin tout décoré à l’occasion de Noël.

Mais la vie en société n’était sans doute pas dans son tempérament. Il faut dire que cette petite graine était née au sommet d’un immense mélèze, le plus haut et le plus gros de la forêt, sans doute plusieurs fois centenaire. De là haut, une vue magnifique s’étendait sur toute la montagne et donnait l’impression d’une liberté infinie. Rien que l’idée de se laisser tomber sur le sol là en bas et de vivre des années sans voir autre chose que les fûts des mélèzes plus âgés était un cauchemar pour notre petite graine. Aussi avait-t-elle attendu la bonne rafale de vent pour se faire embarquer dans le voyage de sa vie. Cette petite graine était de sang royal et c’est sans doute à cause de cela qu’elle avait un enthousiasme, une ténacité et une endurance que ne pouvaient pas connaître ses copines de la forêt.

Le vent la porta beaucoup plus haut que la lisière de la forêt, dans les alpages, là où l’on ne trouve que des fleurs et des marmottes. Une fois déposée par le vent entre deux cailloux, juste au bord d’un joli petit lac, elle comprit que les dés étaient jetés et qu’il fallait vivre sa vie à cet endroit. Elle eut peut-être un moment de nostalgie : pourquoi avait-elle donc quitté la douceur de la forêt pour venir s’installer dans cet environnement hostile où aucun autre mélèze ne poussait ? Elle ne le savait pas encore, mais l’altitude, le froid en hiver, les avalanches de neige, le vent qui parfois souffle en rafales si violentes que même les choucas sont obligés d’arrêter leurs vols sans fin et de s’abriter derrière des rochers, tout cela crée des conditions peu appropriées à la vie d’un mélèze. Pourtant il y a quelques centaines d’années, cette petite graine décida de tenter le coup. Elle était assurément une petite graine courageuse.

Par chance, la rafale de vent l’avait déposée sur un sol riche, sans doute résultat d’une accumulation de matière organique amenée par des avalanches ou des débordements du petit torrent qui se jetait dans le lac. L’herbe poussait bien à cet endroit, il y avait plein de fleurs de toutes sortes, des marmottes jouaient sans penser à rien, il ne manquait qu’un mélèze à ce décor de paradis.

Alors la petite graine trouva moyen de s’enraciner dans la terre. Les deux cailloux firent de leur mieux pour protéger les premiers mois de sa vie et elle réussit ainsi à faire pousser une petite tige d’une dizaine de centimètres avant l’arrivée de l’hiver. Quand l’automne arriva, le minuscule mélèze se débarrassa de toutes ses aiguilles. Enfoui sous la neige, à l’abri des tempêtes qui secouait ses congénères dans la forêt et protégé des avalanches qui lui passaient par-dessus la tête, il dormit comme une marmotte pendant tout l’hiver.

Quand la neige le libéra enfin, c’était le printemps, les perce-neige faisaient des taches de couleur sur les alpages et les marmottes commençaient à sortir pour se restaurer après leur longue hibernation. Le petit mélèze profita d’un souffle de vent pour secouer ses branches encore fragiles de la neige qui pouvait rester accrochée et s’occupa à s’habiller avec des aiguilles toutes neuves. Sous la surface du sol, ses racines s’efforçaient de progresser entre les nombreux cailloux et découvraient une terre inviolée jusqu’à aujourd’hui et dont la richesse conforta le petit mélèze dans son choix. Il se sentait délicieusement bien dans ce coin désert, confortablement abrité et bien ensoleillé. Vraiment il ne regrettait pas la forêt et ses congénères. Il lui suffisait de s’imaginer petit bout de chou entouré d’immenses fûts, perdu dans l’obscurité avec parfois un rayon de soleil filtré par les énormes branches de ses voisins, pour se féliciter de s’être laissé embarquer par la rafale de vent.

Il était tellement content qu’il ne vit pas passer la belle saison, chaque jour était un nouvel enchantement et il avait l’impression de vivre un rêve. Souvent les marmottes qui habitaient dans le coin venaient le visiter, étonnées chaque fois de le trouver là. Elles ne connaissaient pas la forêt et elles n’avaient jamais vu un mélèze, alors elles n’en finissaient pas de le contempler, de le toucher, de tâter ses fines aiguilles douces comme du velours. Elles avaient bien essayé d’y goûter, mais non, cela ne valait pas les bonnes herbes qu’elles savaient trouver au bord du lac. Le petit mélèze faisait maintenant partie de leur jardin, il était adopté. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est qu’il n’était pas voué à rester une petite plante de jardin, non, sa destinée, plusieurs générations de marmottes plus tard, était de devenir un magnifique arbre qui dominerait le vallon et entre les racines duquel les marmottes aménageraient des souterrains confortables. Alors pour montrer ses ambitions, il essaya de grandir aussi vite que possible. Malheureusement grandir vite n’est pas le fort des mélèzes et les marmottes d’une génération s’apercevront à peine qu’il était capable de grandir !

Grandir, il le voulait de toutes ses forces. Il rêvait souvent d’un immense arbre qui étalerait ses longues branches jusqu’au ras du sol, apportant ainsi le couvert à ses copines les marmottes. Il avait toute la place pour se développer, il ne voulait pas être un simple fût comme les arbres de la forêt où la seule solution est de pousser le plus vite possible et le plus haut possible pour trouver le soleil et survivre. Oui, il deviendrait le seul mélèze du vallon, sous lequel viendrait s’abriter toute la faune locale. Il connaîtrait les moindres secrets de chacun, il entendrait des conversations secrètes et peut-être même contribuerait à faire s’aimer cette jolie bergère et son ami de l’autre vallée, venus un jour se rafraîchir à son ombrage.

Mais la réalité fut toute autre. Dès la première grosse avalanche de neige au cours de laquelle il faillit y laisser la vie, il comprit qu’il fallait s’armer en conséquence. Il abandonna l’idée de l’immense arbre au tronc bien dessiné et dont la ramure formerait un ensemble si harmonieux que l’on viendrait de loin pour l’admirer. A la place de ces belles ambitions, il préféra concentrer tous ses efforts dans le développement de son tronc qu’il voulait désormais court, gros et aussi solide possible. Il oublia les longues branches qu’il avait commencé à étaler autour de lui comme un parasol. L’avalanche avait déjà cassé toutes celles orientées vers l’amont et il dut se contenter de moignons rabougris. Heureusement les branches vers l’aval avaient résisté et elles lui permirent de consolider sa puissance. Il prit ainsi, au fil des siècles, cette forme caractéristique d’un arbre qui a souffert, mais qui a résisté de toutes ses forces aux avanies du temps. Il eut à subir d’autres grandes avalanches, mais son tronc, devenu énorme, ne bougea pas. Même l’avalanche du siècle, qui roulait des énormes rochers et déracina tout ce qui se trouvaient sur son passage, fut obligée, à son grand regret, de le laisser debout. Il eut aussi à subir la foudre qui le frappa une nuit d’orage et faillit lui faire prendre feu. Heureusement l’éclair se contenta de traverser le tronc de haut en bas, laissant un gros trou et le faisant ressembler comme un vieil os qui a perdu sa moelle. Le feu n’avait touché que de la matière ligneuse, la partie vivante restant sur le pourtour du tronc. Il put réparer cet outrage en épaississant encore son tronc.

Ainsi, au fil des siècles, le mélèze qui voulait être tout seul prit sa forme définitive. Travaillé par le froid, torturé par les avalanches, sculpté par le vent, modelé par la foudre, il devint un arbre ramassé sur lui-même, juste un énorme tronc pas très haut avec quelques moignons de branches du côté amont d’où descend l’avalanche et du côté aval de grandes branches qui s’étalent autant qu’elles peuvent. Son faîte, d’habitude la partie la plus verte et tendre pour un arbre de la forêt, avait été traversé plusieurs fois par la foudre et il ressemblait maintenant à un moignon tout nu, tendu vers le ciel comme un appel à la miséricorde. Oui, le mélèze solitaire avait renoncé à pousser plus haut sa ramure, toute sa vigueur était concentrée sur son tronc large, noueux, assis sur des racines épaisses qui plongeaient solidement dans le sol. Au printemps, les nouvelles pousses vertes sur les branches témoignaient de sa volonté de vivre. Non, il n’avait pas renoncé, il savait qu’il dominait le vallon, qu’il représentait un centre de vie, que d’autres comptaient sur lui.

Cette silhouette complètement dissymétrique, on la repère dès l’arrivée au petit lac. Son reflet sur l’eau donne une perspective si étrange que des légendes se sont créées sur l’existence d’une divinité de la montagne. On respecte son courage pour vivre seul dans cet endroit hostile, loin de ses congénères. En été, quand ils arrivent dans le vallon avec leurs moutons, les bergers apprécient l’accueil offert et prennent plaisir à se reposer à l’ombre des branches aux douces aiguilles.

Mais le vieux mélèze solitaire n’abrite pas que les bergers. Son vieux tronc noueux est un refuge pour les oiseaux qui trouvent tout ce qui leur faut pour construire des nids confortables. Au printemps, l’arbre devient une vraie volière où chacun chante son amour à tue-tête. Un couple de marmotte a profité des racines qui plongent profond dans la terre. Les grosses racines montrent le chemin pour éviter les rochers qui encombrent le sous-sol et les marmottes ont ainsi réussi, avec l’aide du vieux mélèze, à construire un véritable labyrinthe où les jeunes s’amusent à courir et à jouer à cache-cache.

Ce vieux mélèze fut certainement au cours des siècles le lieu d’événements mémorables. On lirait volontiers dans son journal la description de l’avalanche centenaire qui envahit tout le vallon et dont l’épaisseur fut telle que la neige était encore là à la fin du printemps. Les marmottes, cette année là, ne purent sortir assez tôt pour se restaurer après le jeune hivernal et beaucoup moururent. Seules celles qui avaient élu domicile dans les racines de l’arbre réussirent à émerger à temps en se faufilant le long du tronc. Mais le dernier événement, ce fut moi qui le vécus dans ma chair.

C’était en plein hiver. Je montais ce jour là à ski dans une neige poudreuse et légère qui était tombée en abondance les jours précédents. Je n’avais pas résisté à partir malgré l’épaisseur de neige fraîche et les risques probables d’avalanche. Il faisait tellement beau et surtout j’avais trop envie d’être le premier à laisser ma marque sur la neige vierge. Je n’irai pas loin, je m’arrêterai au mélèze, m’étais-je promis, estimant que le risque d’avalanche commençait beaucoup plus haut, vers le col, là où les pentes deviennent très raides. L’avalanche ne viendrait certainement pas me chercher au fond du vallon !

Tout était comme je l’avais imaginé et le plaisir ressenti me touchait jusqu’au plus profond de moi-même. La neige était merveilleuse, tellement légère que les skis avançaient sans peine malgré l’épaisseur de la trace. Chaque pas était un rêve, le ski glissait doucement en avant, faisant entendre le chuchotement du pinceau sur la feuille blanche, les cristaux de neige ainsi dérangés reflétaient le soleil dans une myriade de couleurs et contribuaient à accentuer la calligraphie que je laissais derrière moi. Il n’y avait pas un bruit, aucune trace, j’étais seul, j’étais le premier à violer cette blancheur immaculée qui recouvrait le vallon. Je me retournais souvent pour évaluer la pureté de ma trace et même prenais longuement le temps de calculer la prochaine courbe afin qu’elle s’insère de façon harmonieuse avec le mouvement du terrain. J’étais venu pour cela, rien que pour cela : calligraphier une trace éphémère que personne ne verrait jamais, sauf peut-être un chamois ou un lièvre variable à la recherche d’un peu d’herbe sur les rochers qui pouvaient émerger du manteau neigeux. Il y a des moments comme celui-là où le temps semble se dilater à l’infini, le passé n’existe plus et le futur n’a pas d’objet, seule demeure la beauté surnaturelle de quelque chose que vous ne comprenez pas. A ce moment là, je me rendis compte que le graphisme que je dessinais dans la neige et qui semblait marquer le vallon de façon indélébile exprimait tout mon être.

Plus haut, au fond du vallon, le mélèze me regardait. Avec ses branches dégarnies, son tronc énorme et son faîte qui ressemblait à un morceau de squelette, il était impressionnant. Encore une fois je m’étonnai qu’un mélèze puisse vivre si haut, tout seul, sans les copains de la forêt. Quel besoin a poussé une petite graine parmi des milliers semblables à venir s’installer, quelques siècles plus tôt, dans un endroit aussi austère. Ce mélèze solitaire m’obsédait. J’aurais voulu comprendre ce désir de solitude quand les seuls compagnons qui le visitent sont des chamois attirés par le lichen qui tapisse le vieux tronc.

Il y avait vraiment beaucoup de neige, je le vis en arrivant au pied du mélèze. Ses branches, normalement bien au-dessus du sol, touchaient presque la surface et il était facile se s’asseoir sur l’une d’elle. En été, ce n’est pas le cas, le mélèze prend bien soin de laisser ses branches à une bonne hauteur pour éviter que les moutons ne viennent manger les aiguilles trop tendres.

J’enlevai mes skis et posai mon sac. Je voulais me reposer un peu et contempler. J’étais au milieu du vallon, plus haut les pentes se resserraient pour déboucher sur un petit col enchâssé entre deux falaises, vers le bas, le vallon s’étalait langoureusement entre de multiples replats et des combes abruptes. La neige couvrait tout, même les endroits les plus raides, tout comme le petit lac dont on pouvait seulement deviner la forme. Déjà je commençais à planifier ma descente, j’imaginais les premiers virages dans cette neige poudreuse, si fine, si légère. Il ne fallait pas descendre en suivant la trace de montée, non, je ne voulais pas abîmer ses arabesques délicates qui serpentaient entre les mamelons et les combes du vallon. Et puis elle marquait mon passage et je me complaisais à croire que d’autres peut-être pourraient en profiter. Oui, j’allais explorer un autre passage inviolé dans lequel je calligraphierai une trace de descente toute en courbes et qui utilisera au mieux la moindre pente. Arrivé en bas, avant d’entrer dans la forêt, je me retournerai une dernière fois pour regarder mon œuvre, j’aurai alors ce petit frémissement de jouissance qui vous prend quand vous réussissez quelque chose de beau.

Assis sous le mélèze, j’essayai de me mettre à l’écoute de la nature autour de moi. Pour cela, il ne faut pas bouger un doigt et tendre tous ses sens jusqu’à saisir un premier frémissement de vie. Pourtant je n’entendais rien, pas un bruit, seul un silence oppressant. Les chamois avaient disparu, ils s’étaient enfuis plus bas, dans la forêt, en suivant mes traces. J’étais seul avec le vieux mélèze, assis sur une branche, le dos appuyé contre l’énorme tronc. J’écoutai, il allait se passer quelque chose, j’en étais sûr.

Un pressentiment bizarre me saisit soudain, mais je le repoussai, je ne voulais pas l’entendre. Le soleil me réchauffait doucement et humanisait la froideur blanche de la neige. Des jeux de couleurs s’animaient comme un tableau vivant sur les pentes douces du vallon. La nature se faisait belle, délicieusement belle, et elle le faisait juste pour moi. J’étais choyé, aimé, jamais je ne m’étais senti aussi bien. Pourtant quelque chose ne convenait pas et soudain j’en compris la raison : il n’y avait aucune vie dans le vallon, j’étais le seul être vivant. Pas un lièvre variable, tout blanc à cette saison, pas de lagopède, pas un bruit. Les chamois étaient partis en galopant difficilement dans la neige profonde. On aurait dit que le vallon voulait encourager mon écoute. J’entendis le bruit de mon cœur, j’eus envie de bouger, mais je me retins. C’était de l’inconscience, j’aurais dû faire attention à ce fait étrange que je n’avais pas vu un animal depuis mon arrivée. Ils avaient tous fui ! Pourquoi ?

C’est alors que le mélèze se mit à vibrer. Une vibration qui montait par ses racines du plus profond de la terre, une vibration que je ressentis dans mon dos collé au tronc. Il me fallut encore quelques secondes pour sortir de ma méditation. Le grondement que je sentais enfler à travers le tronc de l’arbre s’incorporait avec mon rêve et ce fut seulement quand surgit la vision d’une fin dantesque du monde que je me réveillai. Sans même réfléchir, j’attrapai le tronc de mon ami à pleines mains et grimpai de branche en branche le plus haut possible.

L’avalanche arriva avec une force inouïe. Un violent souffle faillit m’arracher à mon arbre protecteur, j’entourai son tronc avec mes bras et le serrai le plus fort possible. Tout devint blanc, la neige volait dans tous les sens, je ne voyais plus rien. Soudain un énorme mur de neige déboula sur nous. Le mélèze plia sous la poussée, des branches cassèrent et partirent avec le flot. Dans mes bras qui l’entouraient, je sentis le tronc gémir sous l’effort. C’était comme un appel au secours et j’eus la vision instantanée des racines arrachées et du tronc partant à la dérive, moi avec. Pour échapper à la peur, je plongeai la tête dans un trou du tronc qui se trouvait juste devant moi. Il y avait là un oiseau affolé, niché tout au fond. Nous nous regardâmes l’un l’autre comme deux êtres en péril, aux prises avec un phénomène où la vie n’avait plus sa place. Cela dura peut-être quelques secondes, mais ce fut comme une éternité. Etrangement, la seule pensée fut que c’était la fin de mon histoire dans la vie : il fallait que cela arrive un jour et voilà, j’y étais.

Et puis soudain, plus rien. L’avalanche était passée et le contraste entre cette folie furieuse et le calme qui suivit me saisit. Je mis longtemps à oser desserrer mes bras et à lâcher le tronc. L’arbre était toujours debout. Il avait laissé dans l’aventure quelques branches basses, mais son tronc énorme restait solide comme un roc. L’avalanche avait fait tout ce qu’elle pouvait, cassant tout ce qui était à sa portée, écrasant le vieux tronc par des vagues successives et essayant désespérément d’arracher les racines à la terre. Elle n’avait pas réussi. L’arbre restait vainqueur du combat et il m’avait sauvé.

Je fis un dernier clin d’œil à l’oiseau tapi au fond de son trou avant de quitter la branche où je me tenais. Ensemble nous avions survécu à un caprice furieux de la nature et je n’oublierai pas ce petit oiseau qui avait, comme moi, fait confiance au vieux mélèze pour le protéger. Je mis les pieds sur une surface grumeleuse, compacte où la marche allait être difficile. Bien sûr toutes les possessions que j’avais posées au pied de l’arbre avaient disparu. Je n’avais plus de skis, ni de bâtons, ni mon sac à dos avec les vêtements chauds, ni la nourriture. Le soleil brillait toujours, il faisait chaud et malgré cela, je tremblais de froid. Il fallait descendre, c’était la seule chose à faire.

Un grand cataclysme semblait avoir secoué le vallon jusqu’à la limite de la forêt. Disparue l’innocence merveilleuse qui m’avait tant enchanté quand je faisais ma trace comme une calligraphie sur un papier de soie, disparue la neige légère comme de la poussière d’argent sur laquelle les skis glissaient dans un chuintement cristallin, disparue la douceur des formes comme une peau blanche et lisse qui recouvrait les aspérités du sol et les rochers. Une force d’une sauvagerie inouïe avait balayé cette pureté virginale, laissant derrière un spectacle hallucinant. Marcher parmi ces blocs de neige durcie qui tombaient les uns sur les autres était un exercice difficile et la progression fut lente. Tandis que je m’efforçais d’avancer dans ce chaos, je ne songeais qu’à ma survie. Encore traumatisé par cette violence qui avait failli m’emporter, je me sentais infiniment fragile, à la merci du moindre caprice de la nature.

Une heure auparavant, je remontais le vallon sûr de moi, j’acceptais l’offre de la nature comme quelque chose qui m’était due et dont j’étais seul capable d’en admirer la beauté, j’avais l’impression que tout était fait pour mon plaisir, il suffisait de cueillir, j’étais au centre du monde, mon orgueil était immense. Et puis il avait suffi d’une chiquenaude, le simple froncement de sourcils d’une puissance que je ne comprenais pas pour tout faire basculer. Une grande faiblesse m’étreignait, une peur insidieuse me poursuivait pendant que j’errais parmi les blocs de neige laissés par l’avalanche, tout pouvait m’arriver tellement je me sentais misérable.

Ce n’est qu’après avoir rejoint la protection de la forêt que je commençai à revivre. J’osai enfin me retourner pour jeter un dernier regard sur le vallon que j’aimais tellement et qui était désormais labouré, déformé, violé par cette force aveugle venue de nulle part. On ne reconnaissait rien, tout était changé, bouleversé. Seul le mélèze solitaire se dressait toujours, solide et fier, au-dessus de la mêlée. Fasciné par cet orgueil, je me retrouvai moi-même. Finie cette peur lancinante qui me poursuivait. Je me redressai, une force inconnue s’empara de moi, une force de vie que je sentis monter des entrailles de la terre. Je n’en pouvais plus d’excitation, je chantais, j’éclatais de rire, je lançais les bras vers le ciel, un enthousiasme haletant, irrépressible m’enivrait. Oui, ce mélèze m’avait transmis son orgueilleuse volonté de vivre ! »

 

Marcel s’arrêta de lire son texte. Sa nièce le regarda avec un air interrogatif. Visiblement cette histoire lui apparaissait invraisemblable. Cela commençait comme un conte et se terminait comme une expérience vécue. L’avait-il vraiment vécue cette avalanche ?

   C’est à cause de cette  avalanche que tu reviens chaque saison visiter ton mélèze comme pour un pèlerinage ? demanda-t-elle enfin avec l’effronterie qui la caractérisait.

Ils étaient assis tous les deux sous le mélèze, son mélèze. C’était une belle journée d’été, la montagne respirait la vie, le mélèze solitaire trônait sur un paysage aimable et souriant comme un dieu tutélaire. La participation de Juliette à ce pèlerinage constituait une exception dans les habitudes de son oncle toujours amoureux de la solitude. Elle avait été obligée d’insister fermement et, malgré les réticences de son oncle, elle avait gagné sa place dans la « balade du lac de Fer » comme il appelait son expédition saisonnière.

La « balade du lac de Fer » représentait une longue marche de plusieurs heures et Marcel la trouvait chaque année plus difficile, il savait que le jour viendrait où il n’en serait plus capable. Ce jour là ne devait pas exister, il en était de plus en plus décidé. Cette réflexion le ramena à son dépit de devoir partager un cheminement qu’il aimait solitaire. Traditionnellement il montait une fois chaque saison, il montait seul en s’arrêtant plusieurs fois, des pauses cadencées toujours au même endroit qui lui permettaient de reposer son vieux corps. Chaque pause était l’occasion d’une nouvelle observation comme un jeu de marmotte, deux papillons amoureux qui volètent dans la prairie ou simplement une fleur nichée entre deux pierres. Il avait l’impression, se faisant, de faire vivre quelque chose qui, sinon, serait resté ignoré, inexistant. Arrivé au lac, il rejoignait le mélèze au fond du vallon et s’installait sur la plus basse branche, le dos appuyé contre le tronc. Il aimait sentir le contact avec le tronc puissant de l’arbre plusieurs fois centenaire, il y avait là une histoire vivante dont il aimait s’imbiber. Galléan, son ami, peintre et berger de son état, venait le rejoindre en été quand il gardait les moutons à la cabane de Fondterre. Galléan aimait se moquer gentiment de lui. Chaque fois, cela faisait mouche et Marcel réagissait comme s’il avait une fureur rentrée.

   Ce mélèze solitaire qui t’a sauvé la vie, disait Galléan, t’obsède au point de revenir à chaque saison comme pour un pèlerinage ? Cache-il dans ses branches torturées une divinité dont tu prendrais lentement conscience ?

   Stupidité ! C’est comme cela que commencent les rites : on vient en pèlerinage, on dresse des idoles et on adore. Il n’y a pas plus tristes que ces rites qu’essayent d’imposer les religions pour se perpétuer. Il faut les effacer ainsi que les croyances qui les supportent ; c’est une longue lutte parce que nous avons besoin de rites pour canaliser la vie, mais quand on y arrive, la nature s’éclaircit, une grande pureté l’inonde, le monde émerge de sa gangue, tout s’unifie, le mal se confond avec le bien, l’horreur avec la beauté. Déliée des dogmes, la conscience s’ouvre, des barrières s’effondrent, tout devient possible. C’est pour cela que je reviens. Non pas pour adorer un dieu illusoire, mais pour me pénétrer plus profondément de cette force de vie dont le vieux mélèze m’a fait prendre conscience, une force de vie que j’observe sourdre par tous les pores de la nature.

   Tu observes… Mais c’est une chimère que tu poursuis là !

   Je sais. Ce mélèze joue simplement un rôle de signifiant pour porter mon espoir.

   Tu m’as souvent expliqué que ce n’est pas la vie qui te tracasse, mais le fait d’être conscient de la vie.

   Oui, ce mélèze existe parce que je l’observe. Sans moi, il n’aurait aucune réalité. Sans le tableau que je t’aide à peindre, il serait un simple amas de poussière d’étoile.

Ces discussions s’éteignaient aussi vite qu’elles avaient jailli. Les deux hommes se serraient les coudes, cherchant dans l’union de leurs consciences un réconfort contre l’absurdité d’être. Ils se complétaient parfaitement.

 

Marcel sortit de sa méditation solitaire lorsque Juliette, lassée du silence de son oncle, se mit en devoir de grimper jusqu’au faîte du mélèze, là où le tronc racorni par la foudre lançait vers le ciel un cri noir de révolte. Décidément cette Juliette n’avait pas sa place ici, il n’aurait pas dû accepter de l’emmener. Cette presque jeune fille, trop jolie pour son âge, et dont le regard intelligent laissait percer une maturité inquiétante venait perturber une intimité qu’il savait avoir avec la nature autour de lui. Et puis il n’avait plus l’âge pour s’occuper des jeunes, il ne les comprenait pas, c’était devenu trop difficile.

   Juliette, il n’y a rien en haut de cet arbre, tu vas tomber, redescends donc.

   Pourquoi reviens-tu à chaque saison visiter ce mélèze ? redemanda-t-elle enchantée de le voir enfin réagir. Les mélèzes sont tous pareils. C’est sûr que celui-là, isolé dans son vallon, constitue un paysage à lui tout seul, mais il y a tant d’autres sites à visiter. Moi je suis pour le changement, sinon on devient ringard !

Il la regarda longuement. Il y avait des choses qu’il ne pouvait pas dire, pas maintenant. Juliette était à cet âge délicat du passage de l’enfance à l’adolescence, l’âge des questions, l’âge où la toute nouvelle conscience découvre la liberté. Il sourit, un sourire nostalgique dans lequel s’exprimait le regret de ne pas pouvoir tout recommencer. Il avait tant aimé cette liberté de choisir qu’il n’avait plus maintenant, tant aimé l’enthousiasme qu’elle lui prodiguait. Il était vieux à présent, il n’y avait plus de choix possible, le futur était tout tracé ; alors pour oublier, son esprit s’égarait dans les méandres de sa mémoire. Il revivait ainsi des épisodes qui avaient marqué sa vie, certains le rendaient nostalgique, d’autres le faisaient rire encore, il y avait aussi des épisodes douloureux dont il évitait le souvenir pour ne pas s’apitoyer de nouveau, pour ne pas revivre sans cesse ses erreurs ou ses manquements. Son adolescence avait été marquée par la remise en cause des croyances qui avaient accompagné son enfance. La vie tout d’un coup avait perdu son sens, c’était devenu un théâtre de marionnettes et rien ne comptait plus que la façon de jouir de l’instant présent. Il savait que dans la famille de Juliette, les croyances religieuses n’existaient plus, elle en avait été épargnée mais cela ne l’empêchait pas de tout remettre en question. C’est pour cela qu’il l’avait invité à ce pèlerinage, pour la faire participer à l’exaltation qui le prenait chaque fois qu’il pénétrait dans le vallon du mélèze. Un rite ridicule, il le savait, un rite qui sacralisait ce pauvre mélèze qui n’en demandait pas tant ! Mais il ne pouvait pas s’empêcher, cet arbre isolé, torturé par les tempêtes et les avalanches et qui l’avait sauvé une fois de la mort, l’obsédait au point de revenir à chaque saison.

Deux papillons qui jouaient un ballet aérien vinrent interrompre sa réflexion. C’était de beaux papillons dotés de grandes ailes aux couleurs chatoyantes. Ils jouaient le jeu de l’amour en se courrant l’un après l’autre dans une danse insouciante et joyeuse. Oui, pensa-t-il, l’amour est le moteur de la vie animale, son but ultime. Mais chez l’homme, l’amour a une signification infiniment plus profonde. Par son irrationalité, sa beauté intrinsèque, par la force mystérieuse, irrésistible qu’il exerce sur l’esprit, il est capable de susciter des élans de transcendance, il est une nourriture essentielle de la conscience. Souvent il se demandait si la conscience pouvait exister sans amour. C’est son premier amour qui l’avait sauvé, il avait occupé dans son esprit l’espace laissé libre par la perte de ses repères, la chute de ses croyances religieuses, la découverte terrible de l’absurde. Son premier amour, un amour jamais consommé, mais un amour merveilleux. C’était celui dont il gardait le plus de nostalgie. Pourquoi n’avait-il pas pris comme une bonne mayonnaise ? Pourquoi s’était-il éteint comme un feu de paille ? Ainsi un aiguillage de sa vie avait été pris, il ne pouvait qu’imaginer ce qu’il avait perdu ou au contraire évité en abandonnant la femme qu’il aimait. Comme souvent, il ne put s’empêcher d’exprimer à haute voix sa dernière pensée.

   Oui, l’amour est le point nodal de l’adolescence, il est la seule source de vie.

   Que dis-tu ? s’exclama Juliette. Je ne parlais pas de l’amour, mais de ton pèlerinage saisonnier.

Interloqué, il la regarda tout en cherchant à reprendre ses esprits. Encore une fois, il se réprimanda intérieurement : « Oui, cette fille est trop jolie, je n’aurais pas dû l’emmener ! » Puis il pensa à ce qu’elle appelait « son pèlerinage » et il commença à raconter :

   Oui, je viens au printemps quand le mélèze prend son nouvel habit. Ses vieilles branches couvertes de lichen se couvrent de petites aiguilles vertes, encore toutes tendres, si tendres que c’est un plaisir de les caresser. Des restes de neige couvrent encore l’alpage par endroits mais ailleurs les crocus et autres perce-neige forment des tapis de couleurs. Après leur long sommeil sous terre, les marmottes s’affolent de soleil et d’herbe fraîche. Le berger n’encombre pas encore le vallon avec ses moutons, la nature s’offre vierge, neuve, innocente. Je m’assieds, le dos appuyé contre le tronc du vieux mélèze et la force de la vie que je ressens à ce moment là m’enivre. Elle a la senteur de la terre en train de renaître après un long hiver.

   Je viens aussi en été, continua-t-il sans attendre de réponse, quand la chaleur fait vibrer l’air par vagues successives. La prairie est inondée de fleurs multicolores qui attirent une infinité de papillons. Le chant strident, obsédant, des grillons ou autres sauterelles fait oublier qu’il y a aussi des oiseaux. Là, au milieu de tout cela, le mélèze dresse son ombre pour le plus grand profit des animaux qui cherchent un peu de fraîcheur. Une famille de marmotte a même élu domicile sous les racines où on voit un trou profond s’enfiler. La force de vie est devenue infiniment variée, elle a tout envahi jusqu’au plus improbable recoin, la montagne vibre de cette force et j’ai l’impression de toucher le but que je le suis fixé : accéder au triomphe de la création.

   Cela ne suffit pas, reprit-il après un moment de silence que Juliette se garda de rompre. Je viens encore à l’automne, saison de transition, saison qui prépare au grand sommeil de l’hiver. Le mélèze semble en feu. On a l’impression qu’il brûle pour se déshabiller de ses aiguilles, déjà le sol en est jonché. Les marmottes sont depuis longtemps endormies au fond de leurs trous, il n’y a plus un bruit dans la prairie, la nature donne l’impression d’attendre avec angoisse la première tempête d’hiver. Assis sous le mélèze, immobile et concentré, il me faut longtemps pour comprendre où est passé la vie. Ramassée sur elle-même, préparée au pire, la force de vie fait le gros dos. C’est à cette saison que j’ai pu enfin faire peindre par Galléan mon mélèze solitaire dans son vallon. Je lui ai dicté chaque coup de pinceau, le mélange de couleur, tout ce que je voyais. Nous nous sommes assis sur un versant du vallon pour avoir le meilleur relief, le mélèze nous tend ses belles branches, celles qui ont survécu aux avalanches les plus terribles, il donne ainsi l’impression de lancer des flammes vers le ciel. L’herbe déjà jaunie par les premiers froids fait pâle figure, l’alpage semble nostalgique de ces journées d’été quand les papillons volètent de fleurs en fleurs. Alors oui, parfois j’ai l’impression que le mélèze me comprend. Il m’accueille, encourage ma méditation et m’aide à endormir les dernières pulsions de révolte qui grondent encore au fond de ma conscience. Sous son abri, je n’ai rien à craindre, il me suffit d’attendre que les choses se passent. Tout cela je l’ai exprimé dans ce tableau peint par Galléan, c’est certainement son plus beau tableau.

   Je reviens en hiver aussi, continua-t-il, et ceci malgré le souvenir cuisant de l’avalanche. La neige est parfaite, poudreuse à souhait, presque cristalline. L’abondance de la neige ne dérange pas le mélèze qui, débarrassé de ses aiguilles, n’a qu’à se secouer légèrement pour la faire tomber. Tout nu, il ressemble alors à un vieil épouvantail qui agite sans espoir ses bras noirs autour d’un tronc énorme et tronqué, presque une souche. Il est presque ridicule dans ce décor de rêve où tout semble parfait. Un trop de pureté qui fige la vie. Je ne devrais pas être là, j’ai l’impression de m’inviter, je fais glisser silencieusement mes skis essayant de ne pas me faire remarquer. Curieusement il se dégage de ce décor une impression de fragilité délicate, totalement irréelle. Il est difficile d’imaginer une avalanche déchaînée, emportant tout sur son passage.

 

Il y avait trop de mots dans les discours de son oncle ! Juliette se leva et s’en fut s’ébrouer dans la prairie, au milieu des papillons qui voletaient en tous sens. Son oncle restait bien mystérieux. Elle voulait de la vie, des plaisirs, de l’amour, elle rêvait d’aimer sans savoir quoi au juste, elle avait l’impression que le monde était à sa portée, il n’y avait qu’à saisir. Elle se sentait emportée par un enthousiasme qui n’avait pas de frein, mais aussi elle commençait à mesurer le vide sidéral dans lequel pouvait se dissoudre sans explication tout ce qui faisait son être. Quand elle revint, son oncle était toujours assis sur la branche basse du mélèze. Il fallait le faire encore parler, il avait des choses à dire, trop de choses même, les fruits de toute une vie de méditation. Peut-être découvrirait-elle ainsi des réponses à ces questions qui la troublaient tant.

   Marcel, je ne comprends pas bien l’histoire du tableau en automne, insista-t-elle. Tu parles de dernières pulsions de révolte, mais de quelle révolte s’agit-il ?

   Je te montrerai le tableau, tu comprendras, répondit-il.

Il n’avait pas envie de parler.

   La parole détruit l’harmonie de la nature, dit-il encore.

A ce moment le chamois parut. Il surgit à l’improviste comme un chamois sait le faire quand il se retient de faire rouler des pierres. Il vint s’installer aux pieds de Marcel, sous les yeux médusés de Juliette. Décidément cet oncle était extraordinaire.

   C’est un vieil ami, chuchota Marcel, fais attention de ne pas l’effrayer. Je l’ai recueilli un jour dans le vallon. C’était un bébé chamois de quelques jours, sa mère avait disparu, peut-être tuée par un chasseur ou un autre accident dans la montagne. Alors je l’ai emmené chez Galléan, dans sa cabane. On l’a nourri avec du lait de chèvre. Ce fut difficile parce que la chèvre ne voulait pas en entendre parler ! Elle avait son chevreau et elle n’en voulait pas un deuxième, et en plus il s’agissait d’un bébé chamois ! Il a fallu le nourrir à la main après avoir trait la chèvre. A l’automne, il ne voulait plus nous quitter. Comme on ne pouvait pas le faire descendre dans la vallée avec les moutons, on s’est débrouillé pour le perdre. On l’a amené ici, sous le mélèze, puis on s’est éclipsé. Je pense qu’il a compris parce qu’il n’a pas cherché à nous suivre. Mais chaque fois que je reviens, je le vois surgir sans un bruit au moment le plus inattendu. Il se couche à mes pieds comme maintenant.

   Il fait partie du pèlerinage alors ! Je peux le caresser ? demanda Juliette.

Et négligeant l’avertissement de son oncle, elle se pencha en avant pour effleurer les petites cornes pointues. Mais ce n’était pas du goût du chamois qui se leva en poussant le chuintement caractéristique de son mécontentement. C’était un beau chamois, tout en muscle et en souplesse. Sa robe mordorée se confondait avec les aiguilles du mélèze. Il regarda le vieil homme avec désapprobation et s’enfuit en quelques bonds dans les rochers qui dominaient le lac.

 

 

Jean-Pierre Onimus