Texte tiré du livre « Les histoires d’Ernest et d’Ernestine »
(par Jean-Pierre Onimus)

 

 

Comment Marie récupéra ses bijoux

 

 

Ce matin, quand Marie voulut mettre le bracelet que lui avait offert le vétérinaire pour son anniversaire, elle ne le trouva pas. Elle se mit alors à chercher dans tous les recoins de sa chambre, ce qui n’était pas une mince affaire.

   Il faudrait que je range cette chambre, bougonna-t-elle pour la énième fois.

Mais cela restait toujours un vœu pieux malgré les efforts de sa maman pour l’encourager. Et ce n’était pas la recherche frénétique de son bracelet qui allait arranger les choses ! Bientôt la chambre fut toute sens dessus dessous au point que même une poule n’y retrouverait pas ses œufs.

Désespérée, la petite fille s’assit sur un bord encore libre du lit. Sur le rebord de la fenêtre, une pie surveillait tout ce chambardement avec un intérêt manifeste. Elle pouvait voir des choses brillantes éparpillées à droite et à gauche, peut-être des petits bijoux ou des restes de jouets ou des poupées habillées en princesse.

   Pica, tu veux encore me voler quelque chose ! s’écria Marie en la voyant. Maintenant je comprends, c’est toi qui as volé mon bracelet !

Se voyant découverte, Pica, méfiante comme toutes les pies, préféra prendre le large. Elle s’envola jusque tout en haut du grand peuplier où elle avait son nid. De là elle avait une vue plongeante sur tout ce qui se passait dans la ferme et surtout sur les bijoux que la petite fille avait l’habitude de laisser traîner à droite et à gauche.

   Voleuse ! Mauvaise pie ! pleurnicha Marie. Je suis sûre que tous mes bijoux sont dans ton nid. Ah ! Si je pouvais grimper jusque là haut, je récupérerais mon bien. J’aimerais bien qu’une tempête décroche ton nid, comme cela les bijoux tomberaient à terre !

Mais il n’y avait aucune chance. Les pies savent construire des nids qui résistent aux plus grosses tempêtes. Fait de grosses brindilles entortillées ensemble, bien arrimé sur un nœud de branches de l’arbre, le nid de Pica était particulièrement solide. Pour Marie, ce nid c’était le bout du monde. Elle ne comprenait pas comment on pouvait vivre ainsi, balancé au gré du vent. Rien que d’y penser lui donnait mal au cœur ! Pourtant, elle en était sûre, tous les bijoux disparus étaient là-haut.

   Mais que fais-tu avec tous ces bijoux ? cria encore la petite fille après la pie. Tu ne les manges pas, alors à quoi cela te sert-il de les entasser dans ton nid si ce n’est pour m’embêter ? Méchante pie !

Le vétérinaire, venu pour un vêlage difficile de Caroline, entendit l’exclamation. Il se rapprocha en souriant.

   Tu vois, cette pie est une pie artiste ! Elle pare son nid avec des objets brillants qui ne servent à rien, tout comme tu aimes porter des bijoux juste pour le plaisir d’être belle.

   Une pie artiste, répéta Marie soudain attentive. Tu m’as souvent dit que c’était dans ce mot « artiste » que naissait la conscience d’être.

   Oui, la pie a une intelligence assez développée par rapport aux autres oiseaux. Peut-être cette intelligence lui procure-t-elle un zeste de conscience qui lui permet d’appréhender le beau.

   J’imagine son nid décoré de diamants, dit rêveusement Marie. Un nid qui brille de mille feux tout en se balançant au gré des mouvements du grand peuplier. Elle aurait dû me demander, je l’aurais aidée ! J’adore décorer les choses.

   Cela aurait été plus aimable de sa part, convint le vétérinaire. Il est certain que cette pie est un peu voleuse !

   Et je ne peux pas grimper là-haut pour récupérer mon bien ! s’écria la petite fille ramenée à sa préoccupation du moment.

Mais le vétérinaire n’avait cure des bijoux de Marie. Il n’était pas question pour lui de faire l’ascension du peuplier et on n’allait quand même pas appeler les pompiers pour des colifichets de petite fille.

   Allons Marie, il ne faut pas faire un caprice. Ce sont des bijoux sans valeur, des bijoux d’enfant. Tu en auras sûrement d’autres si tu es sage et tu oublieras ceux que la pie t’a volés. Et puis, pour reprendre ton expression, imagine Pica en admiration devant son nid qui brille de mille feux ! Elle a la sensation du beau !

   Mais ce sont mes bijoux, je ne les ai pas donnés ! Cette pie est voleuse ! insista Marie furieuse qu’on ne la prenne pas au sérieux. En plus elle se moque de moi en jacassant sans cesse sous ma fenêtre ! Elle voudrait sans doute que je l’ouvre pour qu’elle puisse encore fouiller la chambre à la recherche de nouveaux bijoux !

La conversation s’arrêta là. Visiblement le vétérinaire ne prenait pas au sérieux ces caprices de petite fille. En fait ce qui l’amusait le plus dans cette histoire, c’était le relationnel que la pie avait établi avec Marie. Il était passionné par l’éthologie, la science des mœurs et du comportement des animaux, et il observait avec intérêt la façon dont Marie participait à la vie de la nature autour d’elle.

D’ailleurs il savait ce qu’il allait se passer : Marie irait tout droit pleurnicher auprès d’Ernestine. C’était toujours ce qu’elle faisait quand elle avait une récrimination à formuler. Et en général la cane trouvait une solution ! C’est pour cela qu’Ernestine était connue jusqu’au fin fond de la forêt. Quand on avait un problème, on allait voir Ernestine. Ernest aurait pu en être jaloux, mais non ! La cane faisait bien attention qu’il ait toujours l’impression que c’était lui qui dirigeait ! D’ailleurs jamais il ne regretta le choix qu’il avait fait en quittant son lac de la forêt pour s’installer dans la ferme avec Ernestine.

 

Comment Ernestine allait bien pouvoir trouver une solution au problème des bijoux que lui soumit Marie ? Ce n’était pas simple et elle demanda à Marie quelques jours de réflexion. Elle commença d’abord par solliciter Ernest pour voler jusqu’en haut du peuplier, mais ce dernier lui répondit fort justement qu’un canard était trop lourd et n’avait pas les pattes adéquates pour se poser sur les fines branches qui entouraient le nid de Pica.

   S’il s’était agi du petit lac dans la montagne, alors oui ! déclara-t-il. Je serais déjà parti.

   Bien sûr ! Je sais que c’est ton rêve de revoir ce lac et ta copine Cunégonde, la truite.

En fait, Ernest avait peut-être peur de recevoir un mauvais coup de bec de la part de la pie qui voudrait certainement défendre ses possessions.

   Qui donc pourrait monter jusque dans ce nid inaccessible ? se demanda encore Ernestine.

Il ne fallait pas compter sur une poule, les pauvres pouvaient à peine voler à deux ou trois mètres pour se poser sur leur nichoir dans le poulailler. Ernest leur avait bien appris à voler dans une précédente aventure, mais elles avaient vite oublié, préférant la vie sur deux pattes.

   Quelle idée de voler quand on prend son plaisir en grattant le sol et se roulant dans la poussière ! déclarèrent-elles après cette expérience de vol.

   Non, décidément voler n’est pas un truc de poule ! s’était exclamé Ernest devant cet essai sans lendemain.

Le vieux corbeau alors ? s’interrogea Ernestine. Corvusse pourrait faire l’affaire, il était assez intelligent pour comprendre ce qu’on lui demandait. Mais Corvusse habitait loin, au fin fond de la forêt. Pour le joindre, Ernestine s’en alla à la recherche de Gros Cochon Pigou qui avait des attaches dans la forêt, ayant connu une laie de sanglier dans une précédente aventure. Ce dernier, enchanté qu’on lui confia une mission, fit aussitôt intervenir ses relations avec Suscrofa, le chef de la bande de sangliers qui sévissait dans la forêt et jusqu’aux abord de la ferme, là où les racines sont les plus tendres. Mais le résultat fut décevant.

   Corvusse ne veut pas entendre parler de Pica. Leurs relations sont exécrables depuis qu’elle a cassé et dévoré quelques-uns de ses œufs, raconta le gros cochon.

Si le vétérinaire avait entendu ce compte rendu, il aurait approuvé. Les pies et les corbeaux ne s’aiment pas beaucoup, bien qu’ils soient classés dans la même famille des corvidés.

   Alors si ce n’est pas un oiseau, il faut trouver un grimpeur ! s’énerva Ernestine.

   Hamilcar ! Hamilcar grimpe très bien aux arbres, grogna Gros Cochon Pigou trop content d’impliquer le chat dans cette affaire.

Il faut dire que Gros Cochon Pigou n’aimait pas trop Hamilcar qui venait souvent voler un peu de nourriture dans son écuelle. Or pour un cochon, il n’y a pas plus sacré que la nourriture !

Mais le chat avait disparu. Ernestine eut beau chercher dans tous les endroits où il avait l’habitude de faire la sieste, il n’y avait personne. Peut-être avait-il entendu le grognement du cochon et rien que l’idée qu’on lui demande de faire un effort l’avait fait fuir ! Heureusement Médor savait toujours le retrouver et on vit bientôt Hamilcar arriver avec le chien à ses trousses. Ce n’est que lorsqu’il fut hors d’atteinte, assis sur une branche du vieux mûrier, qu’il consentit à écouter Ernestine tout en faisant la nique au chien qui sautait comme un fou autour du tronc de l’arbre sans arriver à grimper.

   Il va sûrement trouver une bonne excuse pour se défiler ! marmonna Ernestine après lui avoir expliqué ce qu’on attendait de lui.

Mais pour une fois Hamilcar avait une excuse valable. Il rappela à Ernestine comment, quand il était encore jeune et inconscient, il s’était aventuré jusqu’en haut d’un grand palmier. A cette époque, il adorait grimper partout où il pouvait, heureux d’exercer ses griffes toutes neuves et surtout fier de dominer le chien incapable de le suivre malgré ses essais désordonnés et bruyants. Le tronc d’un palmier constitue une sorte d’escalier, la base des branches disparues ou coupées formant les marches. Grimper était si facile que Hamilcar se laissa un jour emporter par son enthousiasme et d’une traite monta jusqu’au sommet. Mais une fois en haut, il eut la peur de sa vie : impossible de redescendre ! Le vertige le prit et il ne put que se pelotonner entre deux branches, toutes griffes sorties. Il resta ainsi des heures au sommet de son palmier jusqu’à ce que Marie s’en aperçoive. Il fallut appeler les pompiers qui sortirent leur grande échelle pour le redescendre ! Quelle histoire !

   C’est que je ne sais pas descendre à reculant, avoua Hamilcar gêné. Si je descends la tête en bas, mes griffes ne tiennent pas et si je descends la tête en haut, je ne vois pas où poser les pattes. Mais j’ai une idée : tu devrais t’adresser à un écureuil. J’en connais un, il habite dans le bosquet de bouleaux près de la rivière mais il vient parfois jusqu’ici pour s’approvisionner en noisettes. Lui il n’a pas de problème pour grimper et redescendre, il fait cela toute la journée !

   Ah ! Il s’agit de Noisette, cet écureuil que la petite fille a plus ou moins adopté ?

   Grâce à moi ! ronronna Hamilcar en lissant ses moustaches.

   Comment grâce à toi ? s’étonna Gros Cochon Pigou qui suivait la conversation avec intérêt, espérant glaner la provision de noisettes que l’écureuil avait dû cacher quelque part.

   Il était tout jeune et cherchait encore un logement. J’ai eu pitié de lui et je l’ai aidé à récupérer un nid que la pie avait construit dans le vieux bouleau.

   Ça alors ! s’écria Ernestine. Tu as aidé un écureuil pour trouver son logement ! Qu’est-ce qui t’a pris ? Ce n’est pas ton genre d’aider les gens !

   C’est tout naturel, le nid était vide, les pies l’avaient abandonné.

   Ah ? Pourquoi donc ?

   C’est à dire, répondit gêné Hamilcar, que ce nid est facilement accessible dans le petit bouleau à côté de la rivière. Les oisillons du jour sont délicieux au petit-déjeuner, il suffit de surveiller leur éclosion !

   Ça alors ! répéta Ernestine. Tu as croqué les oisillons de la pie !

   Ne t’inquiète pas, je ne le ferai plus. D’ailleurs après avoir perdu ses oisillons, cette dernière a décidé d’émigrer tout en haut du peuplier. Elle sait que là-haut, je n’irai jamais. Comme le nid construit dans le bouleau était abandonné, je l’ai conseillé à l’écureuil. C’est un nid accessible, Marie l’a visité et est devenue amie avec l’écureuil qu’elle a appelé Noisette.

   Hum… Je ne suis pas sûre que tu n’ais pas un intérêt là derrière. Comme la pie n’élève plus de petits dans le nid du bouleau, tu les as remplacés par les petits de l’écureuil !

En entendant cela, Médor se mit à aboyer comme un fou. Ce chat était décidément incorrigible ! Hamilcar, tranquillement allongé sur la branche du mûrier, se contenta de ronronner. Sans doute pensait-il à son prochain repas.

 

Hamilcar avait raison : Marie cherchait depuis quelque temps à adopter l’écureuil du bouleau. Elle ramassait toutes les noisettes qu’elle pouvait trouver pour les lui donner au grand dam de sa maman. Cette dernière finit par s’inquiéter et elle interrogea sa fille :

   Les noisettes disparaissent ! J’en ai besoin pour les gâteaux. Soit c’est toi qui les subtilises mais tu ne peux pas les manger toutes, soit c’est l’écureuil qui habite dans le vieux bouleau de la rivière pour approvisionner son stock d’hiver.

   C’est que je suis en train de l’apprivoiser, avoua la petite fille. Alors j’ai besoin de beaucoup de noisettes.

   Apprivoiser un écureuil ? Quelle idée ! s’écria Restitue. Je me demande même si c’est possible. Et à quoi cela peut-il te servir ?

   Il sera mon prochain doudou. D’ailleurs je lui ai déjà donné un nom : Noisette. J’aimerais bien qu’il aille récupérer mes bijoux que la pie m’a volés. Il est bien capable de grimper jusqu’en haut du peuplier.

   Ah ! C’est donc cela. Mais je suis curieuse de savoir comment tu vas lui faire comprendre ça ? Les bijoux, même les plus scintillants, ne l’intéressent absolument pas !

C’était bien le problème qui chagrinait la petite fille. Comment faire comprendre à Noisette que le plus grand plaisir qu’il pouvait lui faire serait de grimper dans le grand peuplier et de lui rapporter les bijoux dont elle imaginait le nid de la pie tapissé ?

   Cet écureuil n’est intéressé qu’aux noisettes, vint-elle pleurer un jour auprès d’Ernestine. Il ne veut rien comprendre. Pourtant il m’aime bien je crois. Je vais m’asseoir au pied du bouleau au bord de la rivière. Il descend alors de la hotte qu’il a arrangée dans l’ancien nid de la pie et vient se nicher sur mes genoux. Il adore que je le caresse, bientôt il sera un nouveau doudou ! D’ailleurs Hamilcar est jaloux, quand il me voit avec Noisette, il hérisse ses poils et crache sa mauvaise humeur !

   Ne t’inquiète pas pour Hamilcar, cancana la cane. Un peu de jalousie lui montre qu’il n’est pas seul au monde ! Pour l’écureuil, je vais m’en occuper.

 

Ce n’était cependant pas si simple. Comment faire croire à cet écureuil qu’il fallait ramasser les bijoux qui traînaient dans le nid de la pie ? L’idée vint du manège des poules qu’Ernestine s’amusait à observer.

Celles-ci avaient inventé un jeu pour se venger un peu du coq. Il faut dire que depuis l’arrivée de Poupounette, la jolie poule blanche, Jacquot avait tendance à délaisser son harem. Installé à son poste favori sur le toit du poulailler, il faisait venir Poupounette à côté de lui, il lui offrait des vers qu’il trouvait dans le bois et ignorait complètement les autres poules ou se contentait de temps en temps de descendre pour leur donner quelques coups de bec et ramener de l’ordre dans leur caquetage incessant. Ce mépris du coq devenait insupportable, il fallait lui donner une leçon ! C’est ainsi que les poules inventèrent un jeu dont elles ne se lassaient point. Le jeu consistait à attirer Jacquot en donnant l’impression qu’elles avaient trouvé quelque chose de bon à manger. Elles se rassemblaient toutes autour de la chose en picorant avec ardeur, mais en fait elles faisaient semblant, la chose en question étant immangeable, c’était en général une petite pierre qui traînait là ou une pelure d’orange dont elles connaissaient le goût amer. Aussitôt le coq qui les surveillait sans cesse se précipitait à grand renfort de coups d’aile et d’éclats de voix, cherchant à les éloigner pour récupérer le bon morceau. Les poules lui laissaient la place bien volontiers tout en s’étranglant de rire devant sa déconvenue. Le coq, furieux de s’être dérangé pour rien, se vengeait en donnant quelques coups de bec de-ci delà, mais les poules avaient appris à éviter ces coups de bec et les rires continuaient de plus belle !

   Il faut faire la même chose avec l’écureuil, marmonna Ernestine tout en nageant au milieu de ses canetons qui jouaient comme des fous à grimper sur son dos pour retomber à la renverse dans l’eau.

   Vous allez arrêter enfin ? cria-t-elle après ses canetons. J’ai à faire, débrouillez-vous tout seuls. Et ne vous éloignez pas, le renard guette derrière le fourré.

Elle enjoignit quand même Ernest de surveiller les ébats de ces garnements et s’en alla chercher la pie.

Pica était la journaliste de service. Toujours à l’écoute de ce qui se passait, elle colportait aussitôt la moindre nouvelle jusque dans le moindre creux de la forêt proche. Ernestine la trouva installée sur la branche du mûrier la plus proche de la chambre de la petite fille.

   Que fais-tu là Pica, demanda Ernestine après les salutations d’usage. Aurais-tu aperçu dans la chambre de Marie une nouvelle amande brillante comme celles que tu as déjà volées ?

   Cette petite fille en a beaucoup trop, elle peut bien m’en prêter un peu, répondit Pica gênée.

   Mais que fais-tu de ces amandes brillantes ? Tu fais une provision pour l’hiver comme l’écureuil ?

Cette affirmation troubla Pica. Il faut dire que la pie était assez crédule, prête à gober n’importe quelle information, surtout si celle-ci venait d’Ernestine.

   Je ne savais pas que c’était des amandes, répondit-elle enfin. Ainsi en volant les brillants de Marie, j’aurais accumulé une provision d’amandes !

Trop fière de posséder une telle information et sans même prendre le temps de vérifier les dires d’Ernestine, elle ne résista pas à l’envie de clamer partout la nouvelle. Elle jacassa toute la journée que son nid contenait une vraie collection d’amandes brillantes, des amandes qui avaient un double rôle : décorer son nid et en plus assurer une provision pour l’hiver !

 

Ernestine imaginait déjà l’effet qu’aurait une telle annonce auprès de Noisette. Mais avant elle avait encore quelque chose à faire pour que tout se passe comme prévu. Elle s’en alla trouver l’écureuil, qui était en train d’aménager sa hotte dans le nid de pie qu’il s’était approprié dans le bouleau près de la rivière.

   Tu es bien installé, mon cher Noisette, dans le nid que t’a offert la pie, commença Ernestine. C’est au bord de la rivière, l’eau enchante tes nuits et tu ne risques pas de mourir de soif. Mais ici, pas d’amandiers, ni de noisetiers ! Il faut que tu parcoures la campagne pour trouver de quoi approvisionner tes réserves. En plus si la rivière déborde, tes caches seront inondées. Tu perdras tout et tu mourras de faim l’hiver.

Noisette qui n’avait même pas fait attention à Ernestine, s’arrêta soudain de travailler à sa hotte en entendant ces paroles.

   Je suis nouveau ici et je ne connais pas d’autres caches, répondit-il. Peut-être pourrais-tu me conseiller, toi qui connais tout…

   Eh bien ! Je connais une excellente cachette, l’interrompit Ernestine. Viens avec moi, je vais te la montrer.

Noisette la suivit, trop intéressé par une nouvelle cachette. Il était un peu comme Marie toujours à la recherche d’une nouvelle cachette pour ses gâteaux ! Ernestine l’amena au pied de la chambre de Marie.

   Grimpe sur le rebord de la fenêtre. Tu verras, il y a un beau trou dans le mur bien à l’abri de la pluie. Jamais personne n’osera grimper là sauf toi que la petite fille connaît bien. C’est la cachette la plus sûre que je connais.

Effectivement la cachette était la meilleure que Noisette ait jamais dénichée. C’était à l’abri de la pluie, aucune inondation ne pouvait la menacer et aucun autre écureuil n’oserait se risquer jusqu’ici. C’était bien trop près du logement de la petite fille.

Il ne restait plus qu’à approvisionner cette cachette. Après il serait sûr de passer l’hiver sans jamais avoir faim ! Mais il fallait trouver les noisettes ou les amandes dont il raffolait. On était à la fin de l’automne et les meilleurs arbres avaient déjà été tous pillés. Il ne restait plus quelques amandes pourries dont personne n’avait voulues. Aussi lorsqu’il entendit la rumeur propagée par Pica comme quoi elle avait rassemblé dans son nid une collection d’amandes, il n’hésita pas.

   Je vais visiter ce nid, s’écria-t-il. Même si elles sont brillantes, ce sont quand même des amandes ! Cette pie ne serait pas stupide au point de stocker des fruits immangeables !

 

C’est ainsi que Pica vit son nid perdre petit à petit tous ses brillants. Après avoir cherché désespérément le voleur, elle se rappela qu’Ernestine avait parlé des amandes brillantes qui décoraient son nid et qu’elle n’avait pas résisté au plaisir d’annoncer à tout le monde, à force de jacassements, que son nid était plein d’amandes ! Bien sûr, elle avait fini par s’apercevoir que ce n’était pas de vraies amandes, mais maintenant le mal était fait.

   Mais alors, réfléchit la pie un peu tard, ce ne peut être que l’écureuil qui me vole mes brillants puisqu’il croit que ce sont des amandes ! Je me suis fait avoir par cette Ernestine ! Je la déteste !

Elle surveilla son nid autant qu’elle put entre ses repas qu’elle prenait dans les prés à la recherche de vermisseaux ou même directement dans l’écuelle de Gros Cochon Pigou quand ce dernier laissait un en-cas pour une petite faim en cours de journée, mais elle ne réussit jamais à prendre Noisette sur le fait. Il faut dire que ce dernier était un malin, il faisait bien attention de ne pas se faire voir à chaque incursion en haut du peuplier.

La plus surprise fut finalement Marie quand elle découvrit un premier bijou dans la cachette qu’elle avait aménagée elle-même sur le rebord de sa fenêtre. C’était le plus beau de ses bijoux volés : celui qui avait la forme d’une amande !

   Ce n’est pourtant pas moi qui l’aie caché ici ? s’écria-t-elle. Je sais bien que j’oublie ce que je cache, mais ce bijou, je suis sûre que la pie me l’avait volé !

C’est alors qu’elle remarqua le manège de Noisette qui arrivait avec un nouveau bijou pour le poser dans la cachette sur le rebord de la fenêtre.

   C’est donc toi Noisette qui rapporte mes bijoux ! s’exclama-t-elle enthousiasmée. Ainsi Ernestine a réussi à te faire comprendre ce qu’il fallait faire.

Et elle lui fit une gentille caresse comme elle savait qu’il adorait.

Bien sûr le petit écureuil avait vite compris que ces amandes brillantes n’étaient pas comestibles, il avait même failli se casser une dent en essayant ! Mais comme il aimait la caresse de Marie, il continua son manège au grand dam de Pica. Le nid en haut du peuplier se vida petit à petit de ses brillants et bientôt la cachette déborda de bijoux, beaucoup trop même, beaucoup plus que ceux que Marie savait lui appartenir.

Ainsi un jour Marie put rendre une petite clé que son père avait désespérément cherchée partout. Puis un canif que son ami Lucas avait oublié, après avoir sculpté un bateau dans un morceau d’écorce. Mais le summum fut atteint quand elle découvrit un jour la bague de sa maman.

   Tu vois, dit Marie toute fière en apportant la bague à sa maman, j’avais bien raison d’apprivoiser Noisette. C’est lui qui m’a rapporté ta bague !

   Je me demande bien comment tu as pu lui faire comprendre cela. A moins qu’il n’ait confondu un brillant avec une noisette !

Désormais Noisette acquit le statut de doudou et vint souvent le soir participer à l’endormissement de la petite fille. Hamilcar dut se faire une raison et Restitue n’osa pas protester quand elle les vit tous les deux, Hamilcar et Noisette, gentiment pelotonnés sur le lit.

   Chut, dit Marie à voix basse, il ne faut pas faire peur à mon petit écureuil !

   Et l’histoire que je dois te raconter comme chaque soir ? demanda Restitue.

   Ce soir, ce n’est pas la peine, chuchota Marie. C’est Noisette qui s’en occupe avec Hamilcar !

Restitue sortit sans bruit de la chambre de sa fille en se demandant si elle ne devrait pas être un peu jalouse du petit écureuil.

 

Jean-Pierre Onimus