Texte tiré du livre
Les histoires d’Ernest et Ernestine

(disponible sur amazon et edilivre)

 

Le petit canard qui ne pouvait plus voler

 

 

Il était une fois un petit canard qui vivait tout seul sur un joli lac perdu dans la forêt. L’eau du lac était transparente, presque cristalline ; à sa surface se reflétaient les grands arbres qui l’entouraient laissant imaginer des profondeurs mystérieuses ; son approvisionnement était assuré par une rivière qui descendait de la montagne en bondissant sur les rochers dans des gerbes d’écume. Après avoir purifié le lac la rivière reprenait son chemin pour un long voyage jusqu’à la mer. Les gens qui habitaient dans le coin appelaient ce petit lac, le lac des Mille Couleurs, sans doute à cause des irisations colorées que provoquaient les rides soufflées par le vent.

Le petit canard n’avait comme compagnon qu’une truite. Il avait fait ami avec cette truite parce qu’il l’avait sauvée un jour où elle allait gober l’hameçon d’une canne à pêche. Il avait plongé dans l’eau et avait gobé l’hameçon à sa place. Evidemment le pêcheur n’avait pas été très content de trouver un canard plutôt qu’une belle truite ! Il avait bien essayé de l’attraper, pensant le faire rôtir pour Noël, mais Ernest avait vite recraché l’hameçon et s’était enfui à la nage. Oui, il s’appelait Ernest ce canard. On ne savait pas bien pourquoi, mais les enfants qui venaient jouer au bord du lac l’appelaient Ernest. Alors tout le monde se mit à l’appeler Ernest, même sa copine la truite.

Ernest aimait bien le lac des Mille Couleurs, il en connaissait le moindre recoin. Quand il avait faim, ce qui était souvent le cas parce qu’il était encore tout jeune, il plongeait dans l’eau jusqu’au fond pour trouver des algues. Parfois il rencontrait la truite, sa copine, et alors c’était des jeux à n’en plus finir. La truite, qui s’appelait Cunégonde, avait même appris à sauter hors de l’eau, elle adorait retomber à côté du canard juste pour l’éclabousser. Parfois elle arrivait même à retomber sur son dos, celui-ci ouvrait alors ses ailes pour l’empêcher de glisser et elle se reposait sur le duvet si doux qu’elle n’avait plus envie de partir. Dans de tels instants, Cunégonde imaginait la vie avec des poumons, elle aurait aimé rester sur ce nid de plume mais vite elle s’asphyxiait et elle était obligée de replonger dans l’eau pour alimenter ses branchies en oxygène. De son côté, Ernest se demandait pourquoi il n’était pas une truite, ce serait tellement bien de pouvoir rester tout le temps sous l’eau, il pourrait jouer à cache-cache dans les rochers avec Cunégonde sans être obligé de remonter à la surface pour respirer.

Heureusement ils avaient tous les deux en commun de savoir très bien nager et souvent ils s’amusaient à faire la course d’un bord du lac à l’autre. Finalement ils n’étaient pas trop jaloux l’un de l’autre. Il faut dire qu’Ernest n’essayait jamais de s’envoler, il s’était tordu une aile un jour en faisant des bêtises, maintenant il ne pouvait plus voler et cela convenait bien à Cunégonde.

Ernest aimait bien le lac des Mille Couleurs, mais il était parfois nostalgique. Cela arrivait quand des oiseaux traversaient le ciel au-dessus de lui en formant un grand V. Ernest les entendaient s’appeler sans cesse l’un l’autre pour se dire que tout allait bien, peut-être aussi pour décider de la prochaine étape dans leur voyage. Ces oiseaux étaient en route pour des pays lointains et l’envie le prenait alors de visiter lui aussi ces pays. Il essayait d’ouvrir ses ailes, mais l’aile abîmée s’ouvrait mal, elle traînait misérablement dans l’eau. Désespéré, il allait se réfugier au milieu des joncs, mettait sa tête sous l’aile valide et essayait d’oublier sa misère. Cunégonde avait bien compris la maladie de son jeune ami et aurait bien voulu le secourir. Mais pour elle, le monde se réduisait au lac des Mille Couleurs et il n’y avait pas d’ailleurs.

Cela changea le jour où un saumon réussit à atteindre le lac. Il venait de très loin, de la mer, avec sa compagne, pour faire des petits. En voyant la truite, il s’inquiéta un peu pour sa future progéniture, mais finalement ils devinrent amis. En fait le saumon, qui s’appelait Samuel, adorait raconter ses exploits et il trouva dans la truite un bon auditoire. Celle-ci n’arrivait pas à imaginer comment il avait pu remonter la petite rivière depuis la mer, elle savait que c’était très loin, jamais elle ne se serait risquée dans une telle aventure, elle pensait qu’il était un peu fou de risquer comme cela sa vie, finalement elle était assez casanière.

Un jour Samuel lui raconta une aventure qui lui était arrivée quand il avait longé une ferme installée beaucoup plus bas sur le bord de la rivière, là où il n’y avait plus de forêt. Samuel s’était arrêté à cet endroit pour se reposer un peu après avoir réussi à franchir un gros barrage. Tout d’un coup il vit un canard plonger sous l’eau juste sous son nez. Là-haut sur le bord de la rivière un renard crachait de dépit, visiblement ce canard avait encore une fois réussi à lui échapper.

   Bonjour canard, dit poliment le saumon. Je m’appelle Samuel.

   Je suis une cane, répondit furieux le canard, et non pas un de ces canards orgueilleux qui se croient les plus forts et les plus beaux. Et mon nom est Ernestine. Je vais te donner un bon conseil : va-t-en vite. Dans la ferme où je vis, on aime bien le saumon et sûrement ils vont venir te pêcher.

Quand Cunégonde entendit cela, elle sut qu’elle avait trouvé la solution pour Ernest. Il fallait lui faire rencontrer Ernestine. Samuel allait l’aider à descendre la rivière jusqu’à la ferme où habitait cette cane, il découvrirait ainsi ce qu’il y avait au-delà du lac. Ernestine s’occuperait de lui, elle saurait peut-être guérir son aile malade, mais surtout Ernest aurait enfin une compagne. Cunégonde savait qu’elle allait ainsi perdre son compagnon de jeu, celui qui animait la vie dans le lac des Mille Couleurs, celui avec qui elle jouait si bien, mais elle était réaliste, elle savait bien qu’une truite ne pouvait pas être la compagne d’un canard !

Ainsi, un jour, Samuel entraîna le petit canard dans la rivière. Les œufs étaient pondus, sa tâche dans le lac était terminée, il pouvait se distraire un peu avant la fin de sa vie. Les adieux avec Cunégonde furent déchirants, Ernest faillit même renoncer à ce voyage et il fallut un grand coup de queue dans le derrière par Samuel pour le propulser enfin dans le déversoir d’où partait la rivière. Ce fut une descente difficile, Samuel dut faire très attention à cause de l’aile malade d’Ernest. Chaque choc contre un rocher arrachait des cris au pauvre canard, il pleurait à chaudes larmes, disant qu’il voulait remonter à son lac et retrouver Cunégonde. Mais Samuel ne renonça pas malgré toutes ces jérémiades et après plusieurs jours d’efforts ils arrivèrent enfin en vue de la ferme. Là ce fut très facile, la rivière longeait lentement la ferme et il suffisait de sortir de l’eau au bon endroit. Ernest, bien sûr, n’osait pas et Samuel dut encore utiliser sa queue, il lui donna un grand coup qui l’envoya valser sous le nez d’un gros cochon.

   Bon courage, dit-il, en guise d’adieu mais il savait qu’Ernest ne pouvait plus l’entendre maintenant qu’il était hors de l’eau.

   Que viens-tu faire ici, grogna le cochon en fronçant les sourcils, prêt à donner un coup de tête au pauvre canard pour le renvoyer dans l’eau.

   Je viens voir une cane qui s’appelle Ernestine, répondit poliment le petit canard. Je m’appelle Ernest.

   Ici, on n’accueille pas les étrangers, grogna le cochon, nous ne pouvons pas nourrir la terre entière. Je vais te renvoyer là d’où tu viens !

Il faut dire que Gros Cochon Pigou – c’est comme cela qu’il s’appelait – n’aimait pas qu’on vienne lui voler de la nourriture et comme il mangeait n’importe quoi, il se méfiait de tous les animaux autour de lui. Il aurait aimé avoir pour lui seul tout ce que la fermière distribuait pour nourrir les animaux de la ferme, il avait toujours faim, il arrivait même à manger les carottes des lapins, alors il n’avait pas besoin de ce canard qui viendrait lui voler une bonne part de grains.

Heureusement Ernestine arriva juste au moment où Gros Cochon Pigou s’apprêtait à renvoyer Ernest dans la rivière. Celui-ci s’était d’ailleurs déjà fait une raison, après les coups de queue du saumon, ce ne serait qu’un coup de tête en plus !

   Que fais-tu avec ce canard ? demanda Ernestine avec un air sévère.

Il faut dire qu’Ernestine ne se laissait pas faire. Dans la cour de la ferme, c’était elle qui dirigeait tout sans en donner l’impression. Elle se débrouillait pour que chacun croie être l’auteur de la décision alors que c’était elle qui l’avait prise. C’était une cane très fine et intelligente.

   Il vient pour manger notre nourriture, s’exclama Gros Cochon Pigou. C’est un sauvage, il faut le renvoyer chez lui, il n’a sûrement aucune éducation, il n’a pas droit à notre civilisation.

   Tu sais Gros Cochon Pigou, répondit doucement Ernestine, je suis tellement seule parmi vous. Il me manque un compagnon. Il a l’air gentil ce petit canard.

Il n’en fallait pas plus pour attendrir Gros Cochon Pigou. Il aimait faire plaisir à ses amis et surtout à Ernestine, alors il décida de laisser le canard entrer, ce serait son cadeau de Noël. Il y aurait juste à faire attention qu’il ne prenne pas trop de nourriture ! Il tourna la tête et s’en alla en dandinant comme un gros cochon tout fier de son cadeau. C’est sûr, c’était grâce à lui que le petit canard était accueilli dans la basse-cour !

Ainsi Ernest resta avec Ernestine. Ils vécurent très heureux et eurent beaucoup de petits canetons. Seul un regret rongeait parfois le cœur d’Ernest, c’était de ne plus jouer avec son amie Cunégonde. Chaque jour il ouvrait son aile, il rêvait de pouvoir s’envoler pour faire juste une petite visite au lac perdu dans la forêt, il savait que Cunégonde serait tellement heureuse de le revoir. Mais l’aile pendait toujours lamentablement. Alors il la refermait dans un soupir.


Comment Ernestine apprit à voler

 

 

Depuis qu’il vivait à la ferme avec Ernestine, chaque jour était pour Ernest comme un don du ciel. Il était délicieusement heureux et tout cela grâce à Cunégonde, son amie la truite qui vivait dans le lac des Mille couleurs.

Si Cunégonde ne l’avait pas poussé, avec l’aide puissante de la queue de Samuel le saumon, dans le fil la rivière, il serait encore en train de se morfondre à nager de long en large sur le lac dont il connaissait le moindre recoin. Les vols de canards qui passaient au-dessus de lui vers des destinations inconnues continueraient à le faire rêver. Alors il essayerait encore une fois de tenter un vol avec sa pauvre aile blessée, mais comme toujours il retomberait dans l’eau.

Maintenant qu’il avait trouvé Ernestine, il ne s’inquiétait plus de son aile, il vivait un amour tous les jours plus attachant, un amour éternel disait-il à Jacquot le coq qui se moquait un peu de lui. Il faut dire que Jacquot disposait d’un vrai harem, toutes les poules lui étaient soumises et gare au petit « coquaillon » qui imaginait pouvoir prendre sa place, il recevait vite sa punition avec un bon coup de bec. Alors quand il voyait Ernest enchanté avec juste une seule compagne, Ernestine, il le plaignait un peu. A sa place, il aurait déjà battu la campagne et ramené une bonne douzaine de canes. Finalement cette faiblesse apparente d’Ernest contribuait à gonfler l’orgueil du coq qui, comme chacun sait, était déjà démesuré !

Ernestine et Ernest s’étaient réservé un petit coin sur le bord de la rivière pour dormir avec toute leur marmaille loin de la foule des poules. Mais Jacquot savait les réveiller aux premières lueurs du jour. Pour rien au monde le coq n’aurait manqué le plaisir de lancer son chant éclatant sur tout le voisinage. Gros Cochon Pigou détestait cela, il avait beau rabattre ses oreilles sur sa tête, le chant du coq le réveillait quand même. Alors on l’entendait courir après Jacquot pour lui donner une bonne raclée, mais celui-ci parvenait toujours à voler jusque sur le toit du poulailler et de là il s’empressait de recommencer son  chant.

Le chant du coq ne gênait pas la famille canard. Ernestine adorait se lever tôt. L’aube a des pouvoirs mystérieux, c’est l’heure du possible, l’heure où se préparent en secret les recettes pour vivre une nouvelle journée, l’heure où l’on peut ressentir cette force de création qui sous-tend la vie.  « Oui, chaque aube est comme une création, disait Ernestine à Ernest qui était plutôt du style grasse matinée, ne pas connaître l’aube, c’est rater sa journée et perdre la myriade d’éclats de vie qu’elle peut générer. » Aussi elle s’empressait de réveiller la marmaille et toute la famille partait à la queue leu leu pour le bain matinal, Ernest fermant la marche en grognant un peu. Dans l’eau c’était des jeux à n’en plus finir pour les petits canetons toujours insupportables. Ernestine et Ernest étaient obligés de nager dans tous les sens pour les surveiller et ramener sur la rive les petits inconscients qui s’écartaient trop du groupe. Il faut dire que Smirle, le renard, était souvent à l’affût derrière un bosquet d’arbre et un petit caneton lui aurait fait un bon petit-déjeuner.

Après le bain, toute la famille se dirigeait vers la salle à manger. Le service était assuré par la fermière qui s’appelait Restitue et c’était toujours délicieux. Ernest se disait parfois que jamais il ne pourrait plus vivre seul dans la nature, il perdait l’habitude d’avoir le ventre creux, il oubliait ce temps quand il se demandait sans cesse qu’est-ce qu’il pourrait bien se mettre dans le bec. Décidément la vie dans la ferme offrait le confort absolu. Même la sécurité était assurée par Médor, le chien, qui était un bon ami d’Ernestine. Smirle, le renard, ne se risquait guère aux abords de la ferme et même l’aigle savait qu’il ne fallait pas trop compter attraper un caneton. Bien sûr il y avait quelques inconvénients, ainsi Ernest avait compris que les canetons avaient intérêt à apprendre à voler le plus tôt possible ; il était préférable pour eux de quitter la ferme avant de trop engraisser, Restitue semblant aimer les canetons autant que Smirle. Malheureusement Ernest était incapable de leur apprendre à voler, cloué au sol comme il l’était avec son aile abîmée, quant à Ernestine, elle n’avait aucune connaissance dans le vol, se servant de ses ailes uniquement pour s’éventer quand le soleil devenait trop chaud. Alors quand un caneton devenu bien gras disparaissait, c’était une petite crise de désespoir pour le couple. « Il a décidé de tenter sa chance dans le grand monde » disait Ernest, bien que personne ne l’ait vu s’envoler. Mais cela faisait partie des règles de la vie et Ernestine lui avait appris à ne pas se poser trop de questions.

 

On aurait ainsi pu imaginer ce jeune couple continuer à vivre sans souci les joies et les désespoirs de l’amour, soigné comme il l’était dans la ferme de Restitue. Pourtant Ernest avait parfois des accès de nostalgie. Il se rappelait le petit lac sauvage où il avait vécu son enfance, ses jeux avec son amie la truite quand celle-ci lui sautait dessus et qu’il l’enfermait sous son aile valide. Que devenait-elle cette amie qui avait été si désespérée de le voir partir avec Samuel le saumon, alors que c’était elle qui avait organisé son départ. Parfois l’envie de revoir Cunégonde le prenait à la gorge, il quittait alors sa compagne et ses canetons, il plongeait au fond de la mare et y restait jusqu’à ce que vraiment il ne puisse plus tenir, jusqu’à effleurer le mystère de la mort.

Il savait qu’il lui était impossible de remonter le cours de la rivière à la nage. Samuel, le saumon, n’était jamais venu le revoir quand il nageait avec ses canetons dans la rivière ; de toute façon ce pauvre Samuel était déjà vieux quand il l’avait aidé à descendre la rivière et emmené jusqu’à la ferme de Restitue, il devait maintenant être en train de mourir ou même déjà enterré dans le cimetière des saumons, sous une pierre au fond de la rivière.

Bien sur si Ernest avait pu voler, il aurait pu atteindre le lac en quelques coups d’ailes, mais son aile traînait toujours lamentablement dans la boue. Cela ne posait pas de problème à Ernestine qui n’avait jamais essayé de voler, elle trouvait même cela un peu mal poli de vouloir s’envoler sous le nez de Restitue. La ferme les accueillait, les nourrissait, les protégeait du renard et de l’aigle, alors quelle idée de vouloir s’envoler ! Ernestine avait déjà tellement de chose à faire dans la ferme pour diriger la basse-cour sans que personne ne s’en rende compte que voler était le dernier de ses soucis. Si elle ouvrait ses ailes parfois, c’était juste pour s’aérer quand il faisait trop chaud.

Pourtant Ernestine sentait le désarroi de son compagnon et cela la désolait. Elle connaissait l’histoire de Cunégonde qu’Ernest lui avait raconté plusieurs fois, elle aurait bien aimé visiter ce petit lac sauvage et rencontrer la truite. Mais les difficultés lui semblaient insurmontables : d’abord il aurait fallu guérir l’aile d’Ernest, ensuite elle devrait apprendre à voler et elle n’avait jamais essayé.

 

L’occasion se présenta pourtant un jour. Le vétérinaire était venu pour soigner une vache qui s’apprêtait à vêler. L’opération se présentait mal et le vétérinaire eut fort à faire pour arriver à faire naître le petit veau. Alors quand ce dernier réussit à se mettre sur ses pattes après plusieurs essais malencontreux et qu’il fit les trois pas nécessaires pour aller téter le pis de sa mère, le vétérinaire fut tellement content qu’il prit son temps avec le fermier. On sortit une bonne bouteille – le fermier entretenait quelques vignes pour sa consommation personnelle – et on s’installa à l’ombre du grand tilleul au centre de la cour.

Ce fut Jacquot qui, pour une fois, eut l’idée de génie. Il faut dire que Jacquot se tenait le plus souvent sur le toit du poulailler pour surveiller son harem, de là il pouvait observer beaucoup de choses. Il avait ainsi apprit que le vétérinaire aimait les animaux et savait les soigner. Seulement ce vétérinaire était toujours très pressé et il était difficile d’attirer son attention Alors quand il le vit avec le fermier et sa femme, tranquillement installé sous le tilleul, il comprit que c’était une occasion et il se précipita pour chercher Ernestine. C’était elle qu’il fallait convaincre, sinon jamais Ernest ne voudrait venir.

   Ernestine, vite, il faut emmener Ernest sous le tilleul.

« Ce coq a encore trouvé un moyen de se faire valoir, pensa aussitôt Ernestine, et il veut s’appuyer sur l’infirmité d’Ernest pour cela. Il est insupportable, je vais le corriger. » Elle se précipita sur lui et essaya d’attraper une des grandes plumes qui ornaient sa queue. Arracher une de ces plumes représentait l’injure suprême pour le coq, il entendait déjà les rires et des moqueries à n’en plus finir de la part des poules.

   Mais non, ce n’est pas une plaisanterie, se hâta-t-il de dire, j’ai une idée pour arranger l’aile du pauvre Ernest.

Ernestine avait déjà une grande plume colorée dans le bec, mais la phrase du coq la lui fit lâcher. Jacquot lui expliqua alors son scénario. Il fallait convaincre Ernest de venir voir le vétérinaire. Il suffisait de marcher autour du tilleul et sûrement il se produirait quelque chose. Ernestine hésita un peu, elle savait par expérience qu’il était toujours difficile de prévoir la réaction des humains, mais elle avait trop envie de soigner son Ernest.

Toute la famille se mit alors en route, Ernestine marchait devant suivie d’une ribambelle de petits canetons et Ernest en dernier avec son aile qui traînait dans la boue. Quand le vétérinaire vit cette petite famille arrivait sous le tilleul, il commença à s’extasier et à féliciter la fermière de posséder une si belle famille de canards. Mais quand il vit le pauvre Ernest qui traînait lamentablement son aile, il s’exclama :

   Mais que lui est-il arrivé à celui-là ?

   Ce n’est rien, répondit Restitue, il doit avoir un os déboîté dans l’aile, mais il n’a pas besoin de voler, il a tout ce qu’il lui faut ici. En plus c’est un canard sauvage, alors si on guérit son aile, il s’en ira.

   Pas sûr, répondit le vétérinaire, il aime sa cane et ses canetons, il ne s’en ira pas.

Le vétérinaire faisait plus que soigner les animaux, il essayait de comprendre leur vie. Parfois il se demandait où se situait la frontière de la conscience entre l’homme et les animaux.

   Il suffit de remettre l’os en place, dit-il après avoir palpé l’aile d’Ernest. Ce n’est pas difficile, mais cela va lui faire mal parce que cette aile est abîmée depuis longtemps. Restitue, tenez le bien pendant que j’opère.

Ernest était bien inquiet de se voir ainsi manipulé, mais ce fut bien plus terrible quand le vétérinaire tira de toute sa force sur son aile et força l’os à reprendre sa place. Il eut tellement mal qu’il s’évanouit. Quand Ernestine vit son Ernest sans vie, posé au pied du tilleul par le vétérinaire, elle se précipita sur lui avec tous ses canetons. Ce furent des pleurs et des lamentations à n’en plus finir. Jacquot le coq préféra s’enfuir sur le toit du poulailler, il sentait déjà Ernestine furieuse courant après lui et lui arrachant ses plus belles plumes.

Heureusement Caroline qui était en train de boire à l’abreuvoir comprit le drame qui se jouait à côté. Caroline était une belle vache, bien grassouillette, elle était la première productrice de lait de la ferme et elle en était très fière. Restitue la soignait particulièrement, ce qui rendait les autres vaches extrêmement jalouses et souvent Médor, le chien de la ferme, était obligé d’intervenir pour les empêcher de se battre à coups de corne. Donc quand Caroline vit l’état du pauvre Ernest, elle aspira une bonne gorgée d’eau dans le bassin et vint recracher sur lui toute cette eau. Il n’en fallait pas plus pour le réveiller.

Encore inconscient, Ernest crut sentir le coup de queue de Samuel, le saumon, quand ce dernier l’avait envoyé dans la cascade qui servait de déversoir au lac. Il fut bien surpris quand il ouvrit les yeux, ses canetons étaient autour de lui avec Ernestine et tout ce monde le regardait avec des yeux inquiets. Il se leva en vacillant, regarda autour de lui se demandant ce qu’il avait bien pu lui arriver quand tout d’un coup il se souvint. Il ouvrit alors les ailes et miracle, l’aile malade s’ouvrait comme l’autre. Il se mit à courir alors en battant des ailes, il y avait longtemps qu’il n’avait pas volé mais il se rappelait bien et bientôt il fut dans l’air.

   Je savais bien, s’écria Restitue furieuse, maintenant il ne reviendra plus et nous n’aurons pas d’autres canetons. Ils sont pourtant bien beaux et gras !

   Ne vous inquiétez pas, lui répondit le vétérinaire, il reviendra.

Effectivement Ernest ne tarda pas à revenir se poser à côté de sa famille. Les canetons l’applaudirent en battant de leurs petites ailes et en se disant que plus tard « moi aussi je volerai, c’est trop bien ! »

Plus rien maintenant n’empêchait Ernest de rejoindre Cunégonde dans le lac de montagne sauf qu’il ne voulait pas y aller seul. Ernestine devait venir avec lui. Malheureusement cette dernière n’avait jamais volé de sa vie et elle n’avait aucune idée de la façon dont il fallait procéder pour s’élever dans l’air.

Commença alors une période d’apprentissage au vol. Ernestine était bien décidée à accompagner Ernest à son lac dès que les canetons seraient assez grands pour se débrouiller tout seuls. Bien sûr elle pressentait la tristesse de Restitue et sa colère envers le vétérinaire qui avait permis cette escapade. Ce dernier avait affirmé qu’Ernest n’abandonnerait pas sa compagne et resterait ainsi à la ferme bien qu’il ait désormais la capacité de s’envoler, jamais il n’aurait imaginé qu’Ernestine elle-même pourrait un jour voler !

Pourtant ce fut bien ce qui arriva. Il fallut plusieurs jours avant que la jeune cane réussisse à décoller. Elle avait choisi un terrain plat derrière la ferme sur lequel elle pouvait courir en battant des ailes. Toute la basse-cour se rassemblait au moment des essais. Gros Cochon Pigou l’encourageait du mieux qu’il pouvait, Jacquot le coq lançait des chants ébouriffants tellement il était fier d’avoir contribué à guérir Ernest, les vaches qui passaient par là hochaient la tête sans bien comprendre cette envie de s’élever dans les airs. Seules les poules s’étaient liguées contre cette entreprise. Elles sentaient que cette idée de vol portait atteinte à leur honneur. Si Ernestine réussissait, tout le monde allait se moquer de ces poules qui avaient des ailes mais ne savaient pas s’en servir ! Elles s’installaient en ligne le long de la piste de décollage et commençaient par encourager Ernestine en battant des ailes, mais chaque essai se terminait invariablement par une culbute et la jeune cane se retrouvait les pattes en l’air. C’était alors un grand éclat de rire.

   Tu n’y arriveras pas, caquetaient-elles en s’étranglant de rire, tu n’es pas faite pour voler, tu es comme nous ! D’ailleurs quelle idée de vouloir quitter la ferme, on a tout ici, le manger, le dortoir, l’abri contre les renards, etc. Que veux-tu donc de plus ?

Mais quand Ernestine avait décidé quelque chose, on pouvait être sûr que cela se ferait. Ernest lui avait dit qu’elle devait maigrir, perdre du poids. Alors elle se mit à jeûner pour le plus grand plaisir de Gros Cochon Pigou qui en profitait pour terminer ses repas. Et petit à petit les essais journaliers d’envol commencèrent à produire leurs effets, ses muscles durcirent, son ventre qui souvent traînait par terre disparut. Ernest la trouvait chaque jour un peu plus adorable, ce qui n’était absolument pas l’avis de Restitue. La fermière s’inquiétait de ce changement dans sa cane favorite, peut-être une maladie couvait qui la faisait maigrir. Pourtant chaque jour elle essayait de nouveaux menus, lui réservant les meilleurs morceaux. Cela avait l’air tellement bon que souvent la pauvre Ernestine ne pouvait pas résister à tout manger. Heureusement elle fit alors appel à Gros Cochon Pigou pour l’aider ! Ce dernier ne se fit pas prier et il se débrouilla bientôt pour manger presque tout le plat à la place d’Ernestine.

Finalement, après de multiples tentatives, le grand jour arriva où elle réussit à décoller. Après avoir réalisé un grand virage au-dessus de la ferme, elle choisit d’amerrir sur la mare. Ernest lui avait dit que ce serait plus facile et on la vit arriver les pattes en avant dans une gerbe d’écume. Vexées, les poules allèrent se réfugier dans leur logis et seul Gros Cochon Pigou vint pour la féliciter de cet exploit.

Maintenant qu’elle avait réussi son premier vol, Ernestine savait qu’il ne fallait pas trop attendre pour partir. Sûrement Restitue l’avait vue en train de survoler la ferme et elle n’allait pas tarder à l’attraper pour lui couper les longues plumes de ses ailes et l’empêcher ainsi de recommencer. Les canetons étaient maintenant suffisamment grands pour se débrouiller sans leurs parents, ils avaient même suivi les cours de vol avec leur maman et certains envisageaient déjà de partir à l’aventure tous seuls.

   C’est le grand départ pour les vacances, dit-elle à Gros Cochon Pigou. Nous reviendrons pour la rentrée.

Avec Ernest, elle s’aligna sur la rivière. Tous les deux se mirent à nager à toute vitesse en battant des ailes et vite ils furent dans l’air. Après un dernier vol au-dessus de la ferme pour dire au revoir, ils prirent la direction du lac. C’était facile, il suffisait de remonter le cours de la rivière.

Restitue les regarda partir avec beaucoup de tristesse et aussi finalement un frisson d’envie. Elle ne pensait jamais les revoir, ils allaient découvrir la vie sauvage, elle imaginait une vie pleine d’aventures, une vie de liberté. Partir comme cela vers l’inconnu, c’était pour elle quelque chose d’inaccessible, un rêve que l’on caresse parfois lorsque la journée s’éternise avec les mêmes tâches à répéter sans fin.

 

 

Jean-Pierre Onimus