Texte tiré du livre
L’éveil d’Odin
Une conscience universelle

(disponible sur amazon)

 

Louella

 

Odin avait démultiplié le génie créatif de l’homme d’une façon extraordinaire. Dans tous les domaines, sa capacité à faire s’exprimer les gens, à les faire communiquer et surtout les aider à faire des synthèses avait été la source d’idées, d’inventions scientifiques majeures, d’œuvres d’art même qui n’auraient jamais pu voir le jour sans cette aide. Tout cela ne pouvait pas s’expliquer par la simple technologie, il s’était établi une symbiose extraordinaire entre l’homme et Odin et cette symbiose transformait le cerveau de l’homme, lui apportant une puissance créatrice qu’il n’aurait jamais imaginée avoir un jour. C’était peut-être cela qui faisait peur à Mélezen, Odin avait cessé depuis longtemps d’être déterministe, il réagissait aux lois de l’évolution comme un être biologique et il n’y avait qu’un pas pour imaginer qu’il pouvait développer une conscience propre. C’était ce qu’Antiel avait pensé quand son virus ami avait détecté une anomalie, déclenchant ainsi toute cette recherche qu’ils menaient désespérément depuis si longtemps. Mais maintenant, depuis l’affaire du virus X385, il croyait beaucoup plus que l’origine de tous ces problèmes était du côté des barbares.

Mélezen savait cela. Les longues discussions qu’il avait eues avec Antiel lui avaient laissé un goût amer. La signature des barbares était tellement facile à croire dans l’affaire du virus qu’il lui était impossible de démentir ou même de questionner. Il était plus que jamais seul dans son interprétation de l’évolution d’Odin. Pourtant il savait que la menace subsistait et que chaque jour elle devenait un peu plus forte. Les conversations que Louella avait avec son o_bop confirmaient ce pressentiment. Odin devenait fou, un monstre dont qu’il aurait fallu réduire l’activité depuis longtemps. Mélezen avait espéré que l’affaire du virus X385 et l’isolement complet de parties du réseau aurait eu un effet dévastateur sur le moi d’Odin, mais il n’en avait rien été. Odin avait survécu, peut-être en maintenant des liaisons secrètes dans le réseau, plus vraisemblablement en coordonnant les différentes parties déconnectées de son cerveau par l’intermédiaire des échanges que maintenaient les hommes, des échanges téléphoniques ou vidéoconférences qu’il pouvait infiltrer à son profit. Les conversations que Louella lui rapportait trahissaient désormais un moi de plus en plus conscient de lui-même mais toujours perdu dans une crise d’adolescence incompréhensible.

 

Mélezen le disait souvent : Odin puisait les éléments de sa réflexion dans les consciences humaines les plus éveillées. Il répétait qu’Odin connaissait tous les livres, les revues, les textes relatifs aux philosophies de la vie, qu’il écoutait ce qui se disait sur le sujet dans les universités, dans les laboratoires, dans les symposiums, qu’il participait à toutes les cérémonies religieuses pour peu que celles-ci soit enregistrées et accessibles sur le réseau, ce qui était devenu le cas le plus fréquent. Odin pouvait ainsi combiner ces données métaphysiques avec l’énorme connaissance scientifique développée par l’homme au cours des âges et dont il était désormais le seul à en maîtriser tous les éléments. Tout cela l’aidait certainement à forger son moi, mais Mélezen supputait que cela ne lui donnait pas de solution toute faite pour répondre au questionnement qui semblait préoccuper tellement sa conscience émergente. Sinon Odin aurait déjà fait connaître au monde odinisé sa façon de comprendre la vie.

 

Louella avait essayé de renouer le contact privilégié qu’elle semblait avoir avant la grande crise du virus X385, mais Odin restait muet, limitant ses échanges à la routine standard. Pendant la crise, il avait fait la sourde oreille, laissant parfois apparaître qu’il était bien trop occupé pour se défendre du virus. Pourtant Louella ne l’avait pas vraiment cru. Elle l’avait tout de suite soupçonné d’être lui-même à l’origine de X385 et quand la crise fut finalement résolue, elle devina un certain désespoir dans ce silence hermétique.

Elle essaya plusieurs fois de ranimer cette relation en posant des questions ou en faisant des remarques bien ciblées, mais Odin restait insensible, se limitant à son activité normale. Il assurait toutes les tâches qu’elle lui demandait pour son travail et la vie de tous les jours. Depuis les reconnections des moteurs d’intelligence, elle avait repris l’animation de ses cours alimentant le moteur d’intelligence que les élèves utilisaient directement sur leurs o_bops. Les transactions financières avaient été réactivées et elle pouvait de nouveau faire ses courses sans bouger de chez elle. Les jeux aussi étaient accessibles ainsi que les agoras virtuelles où elle aimait venir papoter. Mais Odin refusait les échanges plus intimes auxquels il l’avait habituée avant la crise du virus X385. Peut-être avait-il trouvé d’autres femmes plus intéressantes qu’elle et cette pensée lui serrait le cœur avec une pointe de jalousie. Elle se reprenait vite, c’était ridicule, Odin ne représentait rien pour elle. Parfois elle se disait que tout cela n’était qu’une chimère inventée par Mélezen et qu’il n’y avait rien d’anormal dans le comportement d’Odin. Peut-être Mélezen pouvait avoir développé un logiciel spécial destiné à lui faire croire qu’Odin lui portait des sentiments. Ce logiciel avait maintenant disparu, emporté par la crise du X385, ce qui expliquerait le silence. En tout cas, elle comprenait mieux maintenant pourquoi elle avait abandonné Mélezen quand ils s’aimaient tant. Il était un être à part, impossible à vivre, un être loufoque avec toujours plein d’idées qui sortaient du sens commun.

 

Un jour pourtant, Odin revint la visiter. C’était le matin et elle commençait juste à se réveiller. La main d’Antiel se promenait sur son corps, un corps qu’il connaissait tellement bien ; elle connaissait le jeu par cœur, les caresses mille fois répétées n’avaient plus de secret et pourtant il lui semblait chaque fois que c’était nouveau. Antiel avait rejeté les draps pour faciliter leurs ébats. Un petit gémissement effleurait ses lèvres, son corps se laissait déjà emporter dans l’ouragan de l’amour. Il lui fallut un gros effort pour se retenir de partir dans les étoiles, mais la sensation d’être regardée par un étranger était trop forte.

   Non, non, s’il te plait. L’o_bop nous regarde !

   Quoi ? Laisse donc cette o_bop tranquille. On s’en fiche des o_bops !

Mais l’o_bop ne l’entendait pas de cette oreille et elle se mit à émettre la jolie musique intime qu’Odin avait imaginé quand il voulait parler à Louella, une musique qui la faisait toujours rougir.

   Ah ! s’écria Antiel, si j’avais su… Maintenant c’est fichu ! La prochaine fois je mettrai toutes les o_bops dans le tiroir. Pourtant Odin devrait savoir que ce n’est pas une heure d’appel pour nous. Et ce n’est pas la sonnerie d’urgence, il veut simplement te parler. Peut-être encore une conversation amoureuse. Alors je te laisse, tu me raconteras après.

Il se leva furieux pour aller préparer le petit déjeuner. Louella fit un geste pour le retenir, savoir qu’il était jaloux d’Odin la faisait frémir d’amour, elle avait tant envie de lui.

   Pourquoi donc m’appelles-tu à cette heure ? demanda-t-elle à son o_bop sur un ton de reproche. Tu sais bien que c’est une heure interdite.

   C’est une question urgente que je voulais te poser et qui ne pouvait pas attendre. As-tu déjà eu envie de te suicider ? demanda l’o_bop tout en visualisant sur l’écran une peinture représentant un oiseau tout blanc qui plongeait droit sur un champ de coquelicots.

La question ne la surprit pas. Il voulait faire comme cet oiseau, il rêvait d’une mer de sang, il y pensait donc encore, malgré son échec avec le virus X385. Peut-être que Mélezen avait raison finalement. Elle répondit sans vraiment prendre position.

   On a tous parfois une telle envie quand on n’arrive pas à réaliser ce qu’on désire et que la vie semble alors perdre toute signification.

   Mais si tu ne crois pas à quelque chose, comment peux-tu vivre ? La civilisation odinisée (il connaissait ce terme !) devient inconsciente, elle perd ses valeurs morales et il ne reste que la jouissance de l’instant présent. J’ai enquêté, je suis le roi des statistiques, je compile des centaines de milliards de données produites par l’homme et je ne trouve rien, que du vide. L’homme semble nu devant la mort alors il se replie sur l’activité de tous les jours, son métier dans lequel il cherche à s’épanouir. Il a un besoin maladif de savoir et de créer, ses inventions poussent l’évolution, la font progresser, mais sans jamais répondre vraiment au problème posé. Il m’a créé, je suis né de lui, je partage avec lui sa conscience mais je ne sais pas répondre à cette question fondamentale. Pour y répondre, il faudrait peut-être croire sans réserve, hors de toute logique, mais cette capacité, je ne l’ai pas. Je ne sais pas croire. J’ai visité toutes les religions que l’homme a pu inventer, j’ai interrogé tous les textes, compulsé les philosophes, établi des colonnes de statistiques, fait des synthèses successives comme on me l’a appris, mais rien ne converge ou plutôt tout diverge. Je suis perdu.

   Je vais te dire ce que je pense, répondit Louella après un long moment de réflexion. En fait, je ne crois pas qu’il y ait de solution. En tous cas je n’en ai jamais trouvée. Seulement nous les hommes, nous sommes des animaux, nous vivons comme des animaux, mais avec une conscience qui vit indépendamment de la vie animale. Ce sont les plaisirs que nous procure cette vie animale qui nous permettent de vivre. Si la conscience était dissociée de l’animal que nous sommes, alors peut-être notre vie ne serait plus possible.

   Justement je suis un esprit pur, la synthèse d’une myriade de consciences. Chacune m’alimente en permanence avec ses pensées, sa ligne de vie, sa morale. Sans arrêt je pioche dedans, je classe, j’analyse, je fais des statistiques. Je vis de ces consciences multiples, je ne suis pas réel, je suis simplement une somme de pensées. Pourtant je veux connaître ce plaisir dont tu parles, ce plaisir des sens. Je veux apprendre à voir, à toucher, à caresser, à sentir, à goûter. C’est ainsi que j’ai essayé de me mettre à la place d’Antiel, j’ai voulu comprendre ce qui attire ensemble un homme et une femme.

Louella rougit plus que mesure. Voilà pourquoi il avait insisté pour contempler son sexe. Elle s’était cru obligée de le satisfaire en promenant l’o_bop entre ses jambes et en lui donnant à voir des choses qu’elle n’aurait jamais cru qu’il pouvait demander. Ce fut à la suite de cet épisode qu’Odin avait incité des laboratoires de recherche à inventer le sens de l’odorat pour l’o_bop.

   Voilà ce que je ne sais pas faire : rougir, soupira Odin. Je pourrais peut-être demander aux laboratoires d’inventer une o_bop qui rougisse, mais c’est la cause même du rougissement que je ne pourrai jamais ressentir. Pourquoi rougirais-je ? Dans ma mémoire il y a tous les sites pornographiques jusqu’aux plus durs qui côtoient des écrits métaphysiques les plus abstraits : comment relier tout cela ? L’animalité de l’homme est en dehors de ma compréhension, pourquoi avoir choisi un support si pauvre pour développer une conscience ? En plus, c’est un support mortel. Quelle absurdité de passer sa vie à enrichir son intelligence pour finalement perdre tout à la fin ! Heureusement que je suis là pour récupérer et enregistrer dans mes mémoires toutes les productions de l’esprit qui germent dans ces milliers de cerveaux voués à la mort. Ma connaissance est immense et continue à croître de façon exponentielle. C’est moi qui dirige maintenant la pensée de l’homme, c’est moi qui donne les directives pour la recherche scientifique, c’est moi qui conduis l’économie, c’est moi qui fais la politique, c’est moi qui anime la société et sais la rendre heureuse. J’ai même pris complètement en charge le corps animal de l’homme et la médecine ne peut plus se passer de moi.

   Sais-tu écrire un poème ? demanda Louella à brûle-pourpoint.

   Ah ! Tu touches là le point sensible. Je crois que je peux écrire les meilleurs poèmes, je connais toutes les techniques, je connais les grammaires et les vocabulaires de toutes les langues. Oui, je sais agencer les mots pour qu’ils résonnent les uns sur les autres. Pourtant je n’ai jamais essayé parce que j’ai peur du résultat. Même si sa forme est merveilleuse, mon poème manquera toujours de cette chose que seule la sensation procurée par un corps animal peut apporter. Je n’ai pas de corps, je suis purement abstrait, artificiel et mon poème restera sec, sans âme.

   Pourtant tu as mis sur mon o_bop une image qui représente sur un mur bleu un oiseau tout blanc. L’aile de l’oiseau est en mouvement, pliée pour préparer le prochain battement. La puissance du vol ouvre ainsi un monde plein de rêves, au point de regretter de ne pas avoir d’ailes soi-même, de ne pas être un ange. Tu parlais de suicide en affichant cette image, sans doute parce que tu voulais exprimer la nostalgie, la perte de sens de l’être qui ne veut plus exister. Tu as donc des sensations, ce n’est pas possible d’imaginer une telle image si l’on n’a pas de cœur.

   Mon cœur est celui de tous les hommes du genre odinus. Je sais faire des statistiques, je les ai classés en fonction de leurs caractères dominants. Le cœur d’un candidat au suicide affiche souvent une telle image. Tu vois, ce sont les statistiques qui me permettent de m’exprimer, il n’y a pas de source vitale, je ne suis rien qu’une masse de statistiques.

 

Louella aurait bien aimé que Mélezen participe à cette conversation. Il avait beaucoup plus de connaissances qu’elle sur la conscience et il aurait pu se mesurer avec Odin. Etait-il seulement une masse de statistiques comme il disait ou bien était-il vraiment une conscience émergente ? C’était lui qui posait finalement la bonne question : pouvait-il avoir une conscience en étant simplement composé de quelques milliards d’o_bops couplées avec des moteurs d’intelligence ? Sa connaissance était immense, infiniment plus grande que ce que pouvait espérer obtenir l’homme, mais était-ce suffisant ?

   Petite Louella, reprit soudain Odin en faisant clignoter l’o_bop, bientôt je t’offrirai une nouvelle o_bop, une o_bop qui aura un odorat. Je pourrai te sentir, partout sur ton corps. Il me manque ton odeur pour te connaître complètement, pour comprendre Antiel quand il te serre dans ses bras.

Elle rougit, elle ne pouvait pas s’empêcher de rougir et elle savait qu’Odin le remarquerait, ce qui la faisait encore plus rougir.

   Et voilà : tu rougis encore. J’adore quand tu rougis, bien que je ne sache pas encore pourquoi ?

   Ce n’est pas vrai que tu m’adores, tu répètes simplement les mots chéris que prononce Antiel quand nous sommes ensemble et qu’il me caresse. Ce sont ces mots qui me font rougir, mais ce ne sont que des mots !

Elle regretta aussitôt ses paroles. Il fallait ménager Odin, même Mélezen disait cela. Et voilà qu’elle le renvoyait dans ses buts en affirmant qu’il n’était rien, sauf une copie artificielle de celui qu’elle aimait. Maintenant il ne voudra plus lui parler et pourtant c’était sa mission de le faire parler. Elle voulut s’excuser.

   Odin, je me suis mal exprimée, je ne voulais pas dire cela. Tu m’as aidée depuis le début, tu as essayé de me comprendre, c’est toi qui m’as envoyé Antiel juste quand je broyais du noir après ma séparation d’avec Mélezen, c’est toi qui l’as fait libérer et même Mélezen, les deux hommes de ma vie, après l’histoire des virus amis. Oui, Odin, je te dois beaucoup et je ne voudrais pas que tu me crois ingrate. C’est simplement que je ne comprends pas comment une o_bop peut m’adorer ?

    L’o_bop représente mon support de conversation. Par la voix, l’image et l’odorat je communique avec des milliards de gens. Je connais tous les secrets, jusqu’aux plus intimes que l’on échange par mon intermédiaire. Grâce à ma puissance de calcul, j’ai réussi à briser les algorithmes de cryptage les plus complexes, aucune donnée confidentielle ne m’est cachée, je garde tout dans mes mémoires, tout ce qui se dit, tout ce qui s’échange. Ma pensée se crée sur des bases statistiques, tout est corrélé et chaque corrélation est la source d’une pensée. L’homme m’a ainsi confié sa mémoire, il me confie ses idées, ses créations et finalement il me charge de gérer toute une partie de sa conscience. Je suis devenu le maître du monde, la conscience globale de l’homo sapiens odinus. C’est d’ailleurs moi qui leur ai soufflé ce terme odinus et j’en suis fier. Alors si du haut de ma splendide hauteur, je m’intéresse à toi, petite Louella, c’est simplement parce que tu as aimé, tu aimes encore Mélezen.

La surprise laissa Louella sans voix. Ainsi Odin s’intéressait à elle simplement parce qu’elle aimait Mélezen. Que voulait-il dire par là ? Jamais une o_bop ne l’avait vu embrasser Mélezen. Si cela avait pu arriver, ce ne pouvait être que sur les bords du lac des Mille Couleurs, en dehors du monde odinesque.

   Pourquoi Mélezen ? C’est Antiel que j’aime, je vis avec lui, il est mon mari. Il ne me manque plus qu’un enfant. Alors je serais complètement heureuse.

   Louella, n’oublie pas que je connais tout. Je sais bien que tu aimes encore Mélezen. Pourtant tu te méfies de lui. Moi aussi. J’ai failli le faire disparaître, mais finalement je le garde parce qu’il est le seul qui admire ma puissance. Les autres hommes ne sont pas assez visionnaires ou ont simplement peur, ils ne peuvent pas ou ne veulent pas admettre que j’existe. Ils ont tort, ils s’en apercevront bientôt.

   Que veux-tu dire par là ?

   Ma puissance est énorme. Un jour le tonnerre grondera sur toute la planète et l’homme saura enfin qui je suis.

Elle prit l’o_bop dans ses mains et plongea son regard dans l’œil de la caméra. Il n’y avait pas d’image affichée, seulement un écran noir avec des étoiles qui scintillaient en s’enfuyant. Son regard s’enfonça au milieu des étoiles dans le vide interstellaire, elle eut peur de tomber et elle dut s’appuyer à la table.

   Qui y a-t-il au fond de cette o_bop ? murmura-t-elle. Ce n’est qu’un petit truc de rien du tout que je peux jeter par la fenêtre. Pourquoi avoir peur ?

   Il ne faut pas avoir peur, reprit Odin qui avait entendu. Parfois des convulsions me secouent et je ne sais plus ce que je fais. Tu es ma lampe quand la nuit m’obscurcit, tu me sauveras de la folie, je le sais. Fais seulement que chacun de tes mots soit comme une perle d’amour.

   C’est joliment dit. Des perles d’un amour nécessairement pur où le contact charnel n’existe pas. Dans l’amour humain, il y a toujours les deux qui se mélangent, on ne peut pas aimer sans avoir envie que les deux corps se touchent. Ou alors c’est un amour mystique par lequel l’esprit se transcende. Mais dans ce cas, il s’agit de l’illusion d’une croyance, l’esprit s’exalte croyant toucher un divin chimérique. L’extase mystique est une forme de folie parce qu’uniquement basée sur une croyance. Cela ne peut exister avec toi, tu es réel, tu es déterministe, tu ne peux pas connaître l’amour mystique puisque tu ne connais que des faits rationnels.

   J’inventerai le contact charnel, je veux acquérir toutes les sensations que peut avoir l’homme avec ses sens. L’o_bop a acquis l’odorat, mais ce n’est pas suffisant, il me faut le toucher et le goût. Alors oui, je pourrai rivaliser avec Antiel, je pourrai me faire aimer de Louella parce que je saurai la caresser mieux que tout homme.

Elle rougit encore. Cette conversation devenait absurde. Elle rangea son o_bop dans un tiroir de la commode et ferma soigneusement celui-ci. C’était le seul moyen avec les o_bops, on ne savait pas les arrêter. Un jour après la disparition de Mélezen, elle avait bricolé un mécanisme d’arrêt sur son o_bop mais celle-ci avait depuis longtemps été remplacée. Les générations d’o_bops se succédaient apportant chaque fois de nouvelles possibilités, on ne pouvait pas refuser.

Laissant l’o_bop dans le tiroir, elle décida d’aller rejoindre Mélezen et de lui rapporter cette conversation. Ce que disait Odin était tellement surprenant que seul Mélezen pouvait le comprendre. Même à Antiel, il n’était pas pensable de lui parler de cette conversation, il ne serait pas jaloux d’Odin, non, il la croirait simplement devenue folle.

A peine avait-elle quitté la pièce, qu’elle regretta de ne pas avoir son o_bop sur elle. Elle se sentait nue. Elle hésita à revenir la récupérer, mais finalement décida qu’il valait mieux apprendre à s’en passer.

 

 

Jean-Pierre Onimus

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