Texte tiré du livre
L’éveil d’Odin
Une conscience universelle

(disponible sur amazon)

 

Appel au secours

 

Louella avait gardé secrète sa demande d’assistance auprès de Mélezen. Elle avait simplement profité d’un congé scolaire qui la libérait pour deux semaines. Sans savoir pourquoi, elle essayait de ne pas éveiller l’attention sur sa démarche et elle se méfiait particulièrement d’Odin. Officiellement elle partait en vacances pour se changer les idées, ce qui correspondait parfaitement aux recommandations que celui-ci lui envoyait périodiquement, sans doute pour lui faire oublier les malheurs d’Antiel.

Elle emporta avec elle le message d’appel au secours que le virus ami avait réussi à émettre avant de disparaître et qui avait finalement conduit Antiel en prison pour acte de piratage. Contrairement à son habitude, Antiel l’avait recopié sur une feuille de papier et cela avait tellement étonné Louella qu’elle avait subtilisé cette feuille pour l’étudier. Peut-être finalement était-ce justement ce que voulait Antiel sans vouloir l’exprimer. Le contenu recopié sur la feuille de papier était très sibyllin et Louella n’y avait rien compris. Elle n’avait pas cherché à montrer ce papier à des experts pour le faire déchiffrer, elle ne l’avait pas non plus communiqué à l’avocat d’Antiel. Quelque chose la retenait de le divulguer, une inquiétude qu’elle ne savait pas encore formuler.

Dans le train qui la conduisait à la montagne, elle ressortit le papier pour relire encore le message. Elle savait que les informations étaient codées par le logiciel Antiel qui l’avait émis. Il n’y avait rien à comprendre dans ce fatras rédigé en numération hexadécimale. La seule chose lisible était les mots suivants : « Détection anormale, attaque par virus d’origine inconnue, vie terminée. » Que s’était-il passé ? Un antivirus avait sans doute réussi à débarrasser Odin du virus ami, mais ce n’était pas là le fait important. Cela pouvait arriver, bien qu’Antiel prenne toujours soin de prévenir ses collègues des sociétés concurrentes. Non, il y avait autre chose, quelque chose de suffisamment sensible pour qu’on trouve moyen de l’emprisonner, lui et ses collaborateurs. Louella analysait encore le codage hexadécimal cherchant dans ce fatras une explication quand son intuition féminine l’avertit qu’elle était observée. La caméra de surveillance qui existait dans tous les wagons avait arrêté son balayage et la regardait fixement. Une peur sourde l’envahit, elle replia nerveusement le papier et se leva pour aller prendre un café au wagon bar.

Louella évita de descendre du train à la gare prévue. Elle préféra rester dans le train jusqu’à la gare suivante sans même prévenir le contrôleur. Le risque s’avéra payant et elle put descendre sans que personne ne vienne l’accueillir. Elle hésita à prendre un taxi ou un bus pour rejoindre le petit village de Sirola d’où partait le chemin pour le lac des Mille Couleurs, mais elle savait qu’Odin pourrait encore suivre son itinéraire avec l’enregistrement des billets, même pour un taxi. Tout trajet était contrôlé et l’information était enregistrée dans les tréfonds des mémoires d’Odin. Bien sûr des lois étaient sensées protéger la vie privée de chacun et les moteurs d’intelligence étaient conçus pour interdire l’accès aux personnes non habilitées, mais Louella avait l’impression que ce n’était pas des personnes particulières qui s’intéressaient à elle, mais Odin lui-même. Et Odin pouvait tout se permettre : il était au-dessus des lois ! D’ailleurs aucun pays n’avait réussi à lui imposer sa législation, l’organisme Odin ne connaissait pas les frontières.

Finalement elle partit tout simplement en stop. Cela était normalement interdit et ne se pratiquait plus beaucoup, mais dans la montagne les gens ont une autre compréhension de la fraternité : elle eut de la chance et se retrouva rapidement au village de Sirola. Il ne lui restait plus qu’à mettre son sac sur le dos et prendre le chemin qui s’enfonçait dans la forêt.

C’était un long chemin qui traversait la forêt, puis montait en lacets dans un grand vallon qui sentait bon le rhododendron. La montée était rude et Louella s’arrêta dans le vallon pour se reposer un peu. Elle ne connaissait pas la montagne et l’effort, les senteurs variées, la richesse du paysage, tout contribuait à l’intoxiquer de sensations nouvelles. Elle retrouvait ce sentiment étrange de liberté qu’elle éprouvait parfois en des moments bien particuliers, quand quelque chose perçait la carapace qui protégeait son âme et mettait celle-ci à nu dans un accès de mysticisme incontrôlé. C’était dans ces moments là que Mélezen se rappelait à elle et cela se terminait généralement par une bouffée de nostalgie. Mais aujourd’hui c’était différent, ce n’était pas un souvenir qu’elle allait rencontrer, mais le vrai Mélezen. Elle eut peur tout d’un coup de le revoir. Elle se mit à parler tout haut, juste pour la marmotte qui la regardait, debout sur ses pattes de derrière : « Je n’aurais jamais dû faire cela, cette histoire de virus ne mène à rien et peut-être Antiel a vraiment commis une faute. C’est ridicule d’aller revoir Mélezen, il va se moquer de moi ! » Au fond d’elle-même, elle avait peur que cette image de lui, qu’elle conservait précieusement dans la mémoire, soit abîmée.

Elle eut soudain envie de se reconnecter pour retrouver son environnement habituel, voir ses messages, connaître les dernières informations diffusées sur le réseau d’Odin. Mais ici, sur ce petit chemin qui remontait en lacets le grand vallon, son o_bop muette était rangée dans le sac à dos, Odin n’existait plus. Elle était seule dans son monologue, sans aucune assistance. Alors elle regarda de nouveau autour d’elle, dans le vallon ensoleillé. Elle cherchait un conseil, un signe qui la réconforte et lui permette de repartir. Ce fut la marmotte qui fit un premier signe en bougeant sa queue de haut en bas. Le geste était tellement drôle qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Au loin une chute de pierre attira son attention, mais ce n’était qu’un chamois négligent qui bondissait dans la caillasse comme un elfe. La montagne lui appartenait, il n’y avait aucun être humain, personne ne la suivait, elle sourit de satisfaction et reprit sa marche.

Ce fut en arrivant au col Perdu qu’elle aperçut plus bas la cabane de Mélezen. Elle était située à côté d’un adorable petit lac au milieu des alpages. Il n’y avait plus qu’à se laisser descendre. Le chemin suivait d’abord un couloir pierreux où elle dut faire attention pour ne pas se tordre la cheville, puis il s’enfilait dans les alpages, le long du torrent qui dévalait du col. On ne voyait plus la cabane et ce fut seulement au dernier virage du chemin qu’elle ressurgit devant elle.

Mélezen était là, assis sur son banc, à l’ombre d’un mélèze. Il semblait l’attendre et elle pensa tout de suite qu’il avait dû la repérer quand elle s’était arrêtée au col Perdu. Le regard qui l’accueillit en arrivant devant la cabane fut pour elle comme un éclair tranchant qui lui traversa le cœur. Mais elle se reprit vite, elle ne voulait pas laisser apparaître la moindre faiblesse. Ils n’échangèrent pas un mot, juste le regard. Ils ne se touchèrent pas non plus, le serrement de main aurait paru trop banal et un baiser beaucoup trop intime. Sur un signe, elle s’assit sur le banc à côté de lui. Devant eux, le lac des Mille Couleurs n’avait pas de fond, les reflets des falaises sur l’eau toute lisse donnaient l’impression d’une montagne à l’envers. Mélezen ne disait toujours rien et elle n’osait pas prendre la parole la première. Le lac lui donnait le vertige, elle n’aurait pas dû venir, tout ceci ne menait à rien. A la fin elle se contenta de sortir de son sac le papier d’Antiel et le tendit à Mélezen.

Mélezen s’attendait à tout de cette visite. Depuis la réception du message sur l’o_bop réservée à Louella, il ne pensait plus qu’à elle. Des souvenirs brûlants lui sautaient au visage, il se rappelait ces moments intenses de leur amour comme des diamants qu’il arrangeait en collier. Il l’avait quitté parce qu’il avait peur d’elle, à moins que ce soit elle qui ait eu peur de lui, il ne savait plus. Il ne pensait pas la revoir et surtout pas dans sa retraite au lac des Mille Couleurs. Et maintenant elle était là, à côté de lui et elle regardait le lac. Pourquoi était-elle venue ? Il n’arrivait pas à imaginer que c’était pour le revoir, il savait qu’Odin lui avait trouvé un merveilleux mari, que leur vie était parfaite et qu’il ne manquait plus que les enfants. Elle n’avait aucune raison de vouloir remuer le passé ; si elle était montée jusque là, elle devait avoir une raison sérieuse, mais il ne voyait absolument pas de quoi il pouvait s’agir. Alors quand elle lui tendit le papier, il la regarda incrédule. Elle ne pouvait pas être venue simplement pour lui montrer ce papier qui semblait refléter des codages du système Odin ! Non, ce ne pouvait être qu’une excuse et il y avait autre chose. Peut-être des réminiscences de son amour ? Un problème avec Antiel ? Le papier resta posé sur ses genoux en long moment. Le bond d’une truite à la surface de l’eau, sans doute pour attraper une mouche, provoqua un plouf retentissant. Un signe ? Il aimait les signes et cherchait toujours à en analyser la signification.

Il jeta un coup d’œil au papier. Les mots lisibles du message ne signifiaient rien, le codage n’avait aucun sens hors du contexte, personne ne pouvait imaginer quelque chose, un danger ou une attaque à partir d’un tel papier. Cela le rassura. Il interrogea du regard Louella, mais elle resta silencieuse et il comprit tout d’un coup qu’elle ne savait rien. C’était ridicule. D’abord pourquoi avoir recopié ce message à la main comme si elle avait eu peur de le transmettre en format électronique ou même de l’imprimer simplement avec une o_bop connectée sur une imprimante ? Elle ne disait rien, elle semblait attendre sa réaction, mais il n’avait rien à dire. Il savait que c’était le message d’un virus et que ce message n’exprimait rien de particulier. Il l’aimait encore, mais il ne voulait pas le laisser paraître. Il ne dit qu’un mot : « Pourquoi ? »

Louella le regarda avec un air désespéré, ses beaux yeux étaient noyés de larmes. Elle ne voulait pas raconter à Mélezen la tragédie d’Antiel et expliquer sa venue. Le message devait parler de lui-même et si Mélezen ne trouvait rien de particulier, alors Antiel était bien coupable d’avoir essayé de propager un virus, elle ne pouvait rien faire pour l’aider. Mais quand même, pourquoi Antiel avait-il fait cela ? Pour quelle raison avait-il mis en danger son travail, sa liberté et surtout son amour ? Il avait ainsi anéanti son bonheur, elle se mit à pleurer doucement.

   Pourquoi, répéta Mélezen, pourquoi es-tu venue ? Je ne comprends pas.

En disant cela, il se leva pour regagner sa cabane. La dernière chose à faire serait de se laisser attendrir. Son vieil amour pour Louella était à fleur de peau et il en sentait déjà la brûlure. Non, il fallait disparaître. Dans son mouvement pour se lever, le papier glissa à terre et ce fut à ce moment qu’il remarqua l’adresse de l’émetteur. Il ramassa vivement le papier et se mit à l’étudier avec attention. Puis il regarda Louella avec un air préoccupé et fit enfin une remarque qui la fit sursauter : « Cette adresse est étrange, elle ne devrait pas exister. Comment ce virus a-t-il pu se l’approprier ? Ce n’est pas normal »

Il eut alors une réaction étrange après cet accueil tellement réservé et froid : il s’approcha d’elle et la prit dans ses bras. « Je comprends maintenant ta venue. Antiel a dû être arrêté pour avoir diffusé un virus sur le réseau d’Odin et tu voudrais que je t’aide à démontrer son innocence. Ne pleure plus, tu sais bien que je vais t’aider. A toi, je ne refuserai jamais rien. Mais il va falloir que tu me racontes tout. »

Elle s’enfouit dans ses bras, elle sanglotait, elle avait peur. Il fut obligé de la repousser un peu. Il la prit alors par la main et l’entraîna vers le lac des Mille Couleurs. Là, à côté de la source dont le tintement cristallin trahissait la pureté, ils trouvèrent un chamois qui se désaltérait. Ce dernier les regarda, hésitant à s’enfuir, mais il connaissait Mélezen et Louella ne lui faisait pas peur. De jeunes marmottes jouaient dans l’herbe, un jeu qui les faisait courir dans tous les sens et que Louella appela le « jeu de touche à tout ». Mélezen sourit à cette remarque : c’était ce qu’il voulait, faire sentir à Louella ce besoin profond qu’il avait lui-même parfois de s’immerger dans la nature vierge. Il suffisait d’ouvrir ses sens, regarder, sentir, toucher, alors par moments sa sensibilité s’exacerbait au point qu’il lui semblait percevoir l’émergence d’une conscience universelle. C’était à ces moments là où son corps n’existait plus et où son esprit se dilatait à l’infini qu’il se sentait emporté dans cette conscience universelle. Il comprenait alors sa décision de vivre en ermite dans la montagne et cela le confortait à rester dans sa cabane à côté du lac des Mille Couleurs.

Ils restèrent longtemps assis devant le lac à écouter le bruissement de la nature. A la fin, Louella ne put maîtriser son impatience. Contempler un lac ne sauverait pas son mari et toute sa volonté était tournée vers cet objectif. Elle commença à raconter lentement les derniers événements qui l’avaient amenée jusqu’ici. Mais elle n’avait malheureusement pas grand chose à raconter. Antiel ne lui avait laissé aucune information pour expliquer sa conduite étrange. Maintenant il était en prison, les locaux de sa société étaient sous scellés et le seul élément qu’elle avait en sa possession était ce message, le message qui semblait être à l’origine de son arrestation.

Mélezen regarda avec inquiétude le chemin qui montait de la vallée, mais il n’y avait personne. Pour l’instant, on ne s’intéressait pas à lui. Louella avait montré une discrétion exemplaire en venant par le col Perdu et il la regarda avec admiration. Cette fille avait des ressources insoupçonnées et un élan d’amour faillit le pousser à l’embrasser, mais il se retint à temps. Elle n’était pas à lui, elle luttait pour Antiel, l’homme qu’elle aimait et dont elle voulait faire le bonheur.

   Mélezen, il faut faire quelque chose. Antiel n’a rien fait de mal et je voudrais le revoir à la maison. Je l’aime, tu sais, je dois le retrouver.

   Tu l’aimes, je sais, répondit Mélezen avec un soupçon d’amertume dans la voix. Oui, je vais t’aider parce que tu es Louella.

Elle leva les yeux vers lui, elle avait confiance, elle sentait son amour renaître pour lui. Elle l’avait tant aimé, elle sentait encore sa marque sur son corps.

 

Jean-Pierre Onimus

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