Texte tiré du livre

Les histoires d’Ernest et d’Ernestine


(par Jean-Pierre Onimus)

 

 

Le sauvetage du lac des Mille Couleurs

 

 

Pour Ernest et Ernestine, c’était les vacances. Le plaisir de voler ensemble au-dessus des fermes, des champs, des bois, enfin de tout ce qui faisait la campagne, dépassait tout ce qu’avait pu imaginer Ernestine. Vraiment elle ne regrettait pas cette décision d’apprendre à voler pour accompagner Ernest dans son pèlerinage au lac des Mille Couleurs, jamais elle n’aurait imaginé l’ivresse que procure le vol. Elle découvrait un monde nouveau où le possible dépasse le rêve, une troisième dimension aurait dit la petite fille de la ferme qui rêvait souvent d’avoir des ailes.

Bien sûr Ernestine avait eu un pincement du cœur en survolant une dernière fois la ferme de Restitue.  Elle avait pu voir Gros Cochon Pigou qui lui souhaitait un bon voyage, Jacquot le coq qui faisait le beau sur le toit du poulailler, les poules jalouses qui couraient dans la cour en battant des ailes croyant ainsi pouvoir la rejoindre et Restitue affolée qui s’inquiétait de sa basse-cour. Elle avait bien dit à tout le monde que c’était des vacances qu’elle s’offrait avec Ernest et qu’elle reviendrait, mais personne n’y avait cru.

Les deux canards naviguaient de concert dans le ciel bleu. Le monde semblait tout d’un coup immense pour Ernestine et la basse-cour de Restitue si petite. Quelle ouverture, quel changement extraordinaire ! Et tout cela grâce à ces ailes dont elle avait ignoré jusqu’à aujourd’hui le pouvoir. Un sentiment de gratitude la porta vers Ernest et en plein vol, elle vint lui caresser le cou, gardant le battement de ses ailes synchronisé avec les siennes. Oui, ils s’aimaient, ils ne se quitteraient jamais plus.

Ce bonheur elle le devait aussi à Cunégonde, la truite et c’était bien la raison qui lui avait fait accepter ce voyage. C’était Cunégonde qui avait poussé Ernest dans la rivière avec l’aide de Samuel le saumon et qui lui avait ainsi permis d’arriver à la ferme de Restitue. Alors elle se devait de rencontrer cette truite pour la remercier d’avoir fait son bonheur.

 

Ernest conduisit directement Ernestine au lac perdu dans la grande forêt. Il se rappelait bien du chemin : il suffisait de suivre la rivière. En amerrissant sur le lac, Ernestine fit encore une belle culbute. Elle avait oublié de mettre ses pattes en avant pour glisser comme sur des skis nautiques et elle roula sur l’eau en plusieurs roulés-boulés.

Elle fit la grimace en se redressant enfin :

   L’eau sent mauvais ici, ce n’est pas l’eau si pure et transparente que tu m’avais décrite. Il n’y a sûrement rien à manger dans ce lac et je me demande comment ton amie Cunégonde peut y vivre.

C’était vrai, l’eau sentait mauvais, une puanteur qui trahissait une asphyxie en profondeur. Il n’y avait plus assez d’oxygène, des mauvaises algues avaient commencé à envahir les bords du lac. Finies les irisations colorées qui avaient donné son nom au lac, l’eau renvoyait des reflets jaunâtres et ternes qui le rendaient triste. La forêt autour semblait pleurer, certains grands arbres au bord de l’eau étaient déjà bien malades, on n’entendait aucun chant d’oiseau, seul un grand silence.

   Cela sent la mort, dit encore Ernestine, il ne faut pas rester là.

La douleur d’Ernest faisait peine à voir, lui qui avait tant rêvé de cette arrivée, de la surprise qu’il voulait faire à sa compagne quand elle découvrirait ce lac merveilleux. Il la regardait maintenant et son regard était comme dans un appel au secours, comme si elle seule pouvait le sauver.

   Mais que puis-je faire ? dit-elle encore devant l’air désespéré d’Ernest. Nos vacances sont fichues, il faut rentrer à la maison.

Ernest ne l’écouta pas, il se mit à chercher une trace de Cunégonde. La truite n’était peut-être pas morte. Il savait qu’elle n’aurait quitté le lac sous aucun prétexte, c’était là qu’elle était née et l’inconnu lui faisait trop peur. Samuel le saumon se moquait assez d’elle à ce sujet, lui qui entreprenait des longues migrations qui l’amenaient même dans la mer !

A force de plonger dans l’eau sale et de nager partout où il savait que Cunégonde aimait séjourner, il finit par la trouver. Elle était cachée au fond du lac, dans un coin où une petite source envoyait encore un peu d’eau fraîche. Elle survivait là, osant à peine bouger. Elle avait tant maigri qu’on pouvait compter les arêtes sur son corps, sa peau s’était complètement décolorée, elle qui était tellement fière de sa robe couleur arc-en-ciel.

   Ma pauvre Cunégonde, comme te voilà mise. Mais qu’est-il arrivé au lac ? demanda Ernest après les premières embrassades

   Le lac est en train de mourir et je crois que j’en suis la dernière habitante, murmura Cunégonde entre deux sanglots. C’est la fin de ma vie, je ne suis même plus capable de faire des rejetons, aucun mâle truite n’ose plus s’aventurer jusqu’ici. Et puis les petits ne pourraient pas vivre dans une telle pollution.

   Mais d’où vient cette pollution ? intervint Ernestine qui avait suivi Ernest. Il doit bien y avoir une origine.

   Il faut aller à la source du lac, là où arrive la rivière. Autrefois l’eau de cette rivière était si pure que je me risquais à la remonter un peu pour rencontrer mon ami truite avec qui j’ai l’habitude de faire les petits. Je ne sais pas ce qu’il est devenu celui-là depuis que cette rivière est devenue un égout à ciel ouvert.

   Bon, nous allons repérer l’origine de cette pollution, affirma Ernestine qui n’était pas du genre à s’avouer battue et on verra ce qu’on peut faire.

Elle entraîna Ernest vers cette rivière qui déversait son eau puante dans le lac. Ils durent se boucher le nez et même finir par prendre leur vol pour échapper à la pollution. Cela se passait loin en amont du lac et ce qu’ils virent les laissa complètement désemparés. Une énorme usine fumait à l’excès. De l’usine sortait un gros canal qui allait directement dans la rivière. Toujours en volant autour de l’usine, Ernestine repéra un petit village, sans doute pour les ouvriers de l’usine et un peu plus loin, à l’abri de la pollution, une belle maison agrémentée d’un jardin magnifique et même d’une piscine.

   Ce doit être la maison du directeur, déclara Ernestine. Je sais ce que nous allons faire, nous allons dévier le canal pour qu’il coule vers cette maison. Comme cela les gens qui habitent là comprendront ce que c’est que de vivre dans un milieu pollué !

   Mais tu es folle, s’exclama Ernest, comment veux-tu réussir à dévier ce canal.

Mais Ernestine avait son idée. Elle commença par survoler la forêt cherchant partout des traces de terre remuée. Elle finit par repérer un sanglier et se posa juste devant lui. C’était un énorme sanglier tout crotté de terre et de boue. Il regarda Ernestine avec des petits yeux méchants qui laissait pressentir une charge qui la réduirait en bouillie.

Ernest eut tellement peur qu’il ferma les yeux, rata son atterrissage et vint se cogner contre le groin du sanglier. Celui-ci secoua la tête furieux et Ernest, affolé, s’empressa de reculer pour se cacher derrière sa compagne.

   Que viens-tu faire ici, grogna-t-il devant Ernestine. Je suis le chef des sangliers, je m’appelle Suscrofa et cette terre m’appartient. Tu n’as pas le droit d’y mettre ton nez.

   Ecoute, répondit rapidement Ernestine aussi affolée qu’Ernest, si tu ne m’aides pas, la forêt va mourir. As-tu vu la pollution du lac, cette pollution va gagner la forêt et tu n’auras plus rien à manger, les racines seront toutes pourries et la terre aura un goût de vase !

 En fait, elle ne croyait pas du tout à ce qu’elle racontait, mais il fallait convaincre le sanglier. Et effectivement celui-ci prit peur. Il avait déjà repéré des arbres en train de mourir au bord du lac et, en se risquant sur le bord pour boire, il avait failli vomir tellement la puanteur qui en sortait était forte.

   Mais que veux-tu que je fasse ? demanda-t-il en grognant très fort. Cela a commencé depuis que l’usine s’est installée là.

Ernestine avait son idée et elle vint la murmurer dans l’oreille du sanglier. Elle savait y faire avec les cochons, étant habituée à faire croire à Gros Cochon Pigou tout ce qu’elle voulait. Celui-ci lui ressemblait bien !

Suscrofa fit un signe tête montrant qu’il avait compris et il s’en alla. Bientôt on vit tous les sangliers de la forêt de rassembler là où le canal déversait son eau noirâtre dans la rivière. Les sangliers adorent fouiller le sol à la recherche de racines ou de tubercules divers, leurs canines recourbées vers le haut leur facilitent cette tâche. Sous la direction de Suscrofa, ils se mirent tous à creuser un nouveau canal. Quand Ernest osa enfin revenir pour voir ce que devenait sa cane trop aventureuse, il fut tout surpris de voir un nouveau canal dont l’eau sale commençait à couler vers le beau jardin du directeur.

   Tu sais, lui souffla dans l’oreille Ernestine, ces sangliers ont le même caractère que notre brave Gros Cochon Pigou et je n’ai pas eu de difficulté à les convaincre de creuser ce canal !

Quelques jours plus tard les canards prirent leur envol pour revenir voir ce qui se passait chez le directeur. Ils arrivèrent juste à temps pour voir les enfants sortir de la maison pour aller se baigner dans la piscine. Les exclamations retentirent dans toute la forêt alentour :

   Mais c’est dégoûtant, regarde la piscine est devenue toute noire, on ne peut pas se baigner. En plus ça sent mauvais partout.

Ils criaient tellement que les sangliers qui creusaient encore le canal prirent peur et s’enfuirent au grand galop dans la forêt.

   Cela ne fait rien, dit Ernestine, nous n’avons plus besoin d’eux.

   Mais les hommes vont recreuser le canal pour le faire couler de nouveau dans la rivière ?

   Ne t’inquiète pas, j’ai mon idée, répondit Ernestine.

Ernest avait appris à respecter les idées d’Ernestine et surtout à ne pas poser trop de questions. Aussi il ferma son bec et s’envola vers le lac. Ernestine le suivit. La suite des opérations sur le canal n’avait pas besoin de sa présence, la seule chose importante qu’elle était venue vérifier était la présence des enfants. Sans eux, tout aurait été perdu.

 

Là bas le retour des enfants à la maison fut mouvementé. Leur mère ressortit avec eux et ce qu’elle vit l’épouvanta. Tout son beau jardin auquel elle avait consacré tant de temps était pratiquement noyé sous une eau nauséabonde, ses plantes exotiques commençaient déjà changer de couleurs, dans le bassin les poissons rouges avaient le ventre en l’air, ce qui n’est jamais bon signe pour leur santé. Elle se récria et se précipita pour appeler son mari, le directeur.

Quand celui-ci arriva, il devint rouge de rage.

   Ce sont encore les sangliers qui ont labouré mon canal. Nous allons organiser une battue, il faut s’en débarrasser.

   Et l’eau sale, demanda Violaine, l’aînée, une belle jeune fille encore toute adolescente. On ne peut pas laisser cette eau couler dans notre jardin.

   Non bien sûr, confirma le père, nous allons reconstruire le canal pour que tout se déverse dans la rivière comme avant.

C’était une gaffe, une grosse gaffe qu’il venait de faire ! Un grand silence suivit cette déclaration, puis les enfants se récrièrent tous en même temps :

   Quoi ? Tu veux envoyer cet égout dans la rivière, mais c’est affreux, c’est détruire la nature, il n’en est pas question !

Le directeur comprit alors qu’il ne pouvait plus faire l’économie de cette fameuse station d’épuration. Il avait longtemps essayé de repousser l’échéance, mais devant la colère de ses enfants il ne pouvait plus retarder.

   Bon, vous avez peut-être raison, il faudrait faire une station d’épuration. Mais cela va coûter très cher. On ne pourra plus partir en vacances à la mer et Noël sera sans cadeaux.

Les enfants n’hésitèrent pas. Après un court conciliabule, Violaine déclara au nom de tous :

   D’accord. Nous irons en vacances au bord du lac où se jette la rivière et l’eau redevenue pure sera notre cadeau de Noël !

Ainsi le directeur se trouva pris à son propre jeu. Il ne pouvait pas laisser ses enfants aller se baigner dans ce lac pollué, en conséquence il devait s’occuper des rejets polluants en toute urgence. Les travaux commencèrent tout de suite. En attendant, il fut décidé de stocker l’eau polluée dans un grand réservoir. Ainsi la rivière redeviendrait vite pure et cristalline comme elle l’était avant l’installation de l’usine.

Dans le lac, Cunégonde sentit vite le changement. Elle quitta le petit coin où une source faisait couler encore un peu d’eau fraîche et se dirigea vers la rivière là où elle se jetait dans le lac. L’eau était pure comme dans les beaux jours !

Petit à petit la vie revint dans le lac. On vit des grenouilles arriver d’on ne sait où et les larves de moustiques surent que la belle époque de la vie tranquille était passée et qu’elles redevenaient les proies favorites de ces monstres. Dans l’eau cristalline, on pouvait maintenant voir le fond du lac et nos deux canards en profitèrent pour passer leur temps à plonger, jouant à cache-cache entre les algues et les rochers. Cunégonde n’était pas en reste pour participer aux jeux et elle n’hésitait pas à sauter hors de l’eau pour retomber sur le dos d’un canard dans une gerbe d’écume. Tout cela créait une agitation qui fut bientôt remarquée par les enfants qui bivouaquaient sur une petite plage bien ensoleillée. Après plusieurs essais malheureux, ceux-ci réussirent à se faire accepter par nos amis dans leurs jeux qui se déroulaient sur l’eau ou sous l’eau. Cunégonde, ravie, se laissait caresser et même prendre dans les mains avant de glisser d’un geste vif et plonger dans jaillissement de gouttelettes d’eau. Ernestine se lança dans des démonstrations de surf, arrivant en vol plané, les pattes en avant et soulevant une gerbe d’écume à travers tout le lac. Cela donna des idées aux enfants qui demandèrent à leur père d’installer une sorte de téléski qui tournait autour du lac. Il suffisait alors d’attraper la corde et, la planche de surf aux pieds, le jeu commençait. C’était à celui qui faisait la meilleure trace d’écume dans l’eau. On organisa des concours d’élégance dans lesquels on jugeait la délicatesse avec laquelle l’auteur effleurait l’eau, la forme de la gerbe et les légers virages qu’on pouvait imprimer sur le sillage laissé à la surface.

L’été passa ainsi comme un enchantement. En revenant à la maison, les enfants annoncèrent qu’ils n’avaient jamais connu des vacances aussi merveilleuses. Ils avaient promis aux deux canards et à la truite Cunégonde qu’ils reviendraient l’année prochaine.

A l’usine, les travaux de la station d’épuration étaient terminés, le directeur envisageait même d’organiser des parties de pêche dans la rivière redevenue poissonneuse.

Seule Ernestine avait parfois la nostalgie de la ferme de Restitue. Que devenait Gros Cochon Pigou ? Qu’avait encore pu inventer Jacquot le coq pour maîtriser son harem de poules ? Y avait-il eu une nouvelle attaque du renard ? Trop de questions qui l’empêchaient parfois de dormir. Ernest le sentait bien, mais il ne pouvait se résoudre à abandonner le lac des Mille Couleurs et son amie Cunégonde.

 

Jean-Pierre Onimus

 

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